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C’est à un autre personnage d’instituteur de Camus, dans la nouvelle « L’hôte » (1957), d’illustrer la neutralité impossible de l’instituteur du bled « blanc » dans le système administratif colonial et notamment à l’heure de la guerre. Daru, l’instituteur du bled qui est du pays, choisit volontairement d’exercer son métier à la porte du désert : il vivait « presque en moine dans cette école perdue, content d’ailleurs du peu qu’il avait, et de cette vie rude, s’était senti un seigneur, avec ses murs crépis, son divan étroit, ses étagères de bois blanc, son puits, et son ravitaillement hebdomadaire en eau et en nourriture. » (OC IV 47) Semblablement aux instituteurs pionniers dépeints par Feraoun, Daru s’occupe non seulement du cerveau mais aussi du ventre des enfants : il s’inquiète pour les élèves et leurs familles de peur qu’ils ne souffrent de faim car, à cause du climat hostile, les enfants cessent de venir à l’école où Daru leur distribue quotidiennement une ration de blé.

En outre, « tu as faim ? » (53) constitue la première chose qu’il demande au prisonnier arabe qu’il est sommé de livrer en prison. Au grand étonnement de ce dernier, Daru partage le repas avec lui pour la simple raison qu’il a aussi faim. Dans

« la vieille communauté du songe et de la fatigue » (55) et de la faim, il n’y a pas de hiérarchie administrative ni de discrimination raciale. La révolte de Daru consiste en deux sujets : « le crime imbécile de cet homme » (56) qu’il désapprouve, et l’obligation qu’on lui dicte, à lui simple instituteur, d’exercer le travail du bourreau.

Il y a chez lui une compassion pour les hommes en général et une position prise de neutralité dans son métier vis-à-vis de la force coloniale à laquelle il croit pouvoir échapper en vivant en ermite. Tout en sachant qu’il offense les « siens » par ce faire, l’instituteur-moine laisse l’Arabe être le maître de son destin à l’encontre de l’ordre imposé par l’administration symbolisée par le gendarme Balducci. L’égalité, la liberté et la fraternité n’est plus que la devise de la République même dans cette salle de classe désertée par les élèves.

La situation de Daru met encore une fois en évidence le dilemme où se trouvent les instituteurs pris entre la mission d’acculturation au service du discours colonial et une volonté de fraternité et d’émancipation dépourvue, au moins d’une manière consciente, de préoccupation pour l’intérêt de l’empire. Bien que Daru se positionne délibérément à distance par rapport au pouvoir en place, il ne peut empêcher l’ordre qu’il lui est impossible de décliner de s’imposer à lui. Sa fonction fait de lui contre son gré un représentant de l’institution coloniale dont la réalité est discrètement mais efficacement illustrée pas les quatre fleuves de France dessinés sur le tableau de la salle de classe. Par ces grandes eaux françaises à apprendre par cœur sur une terre de sécheresse, Camus fait-il allusion à l’irrigation bienfaitrice de la civilisation française dans le désert algérien ou bien ironise-t-il sur l’énorme distance entre les matières scolaires sur la métropole à étudier et la réalité du peuple de l’Algérie colonisée ? La

décision de Daru de rendre le choix de son propre destin au prisonnier marque une rupture consciente d’avec le pouvoir au service duquel il se place et son désaccord envers ce travail de collaborateur. Entre l’administration que cautionne le rôle d’instituteur et le principe d’égalité, de fraternité et de liberté, le dilemme est vivace, mais son choix semble fait : ni pour la violence, ni pour la domination, et pour cela il doit assumer le fait d’être mal compris des deux parties de la balance, situation que Feraoun doit aussi confronter de son côté.

Conclusion

À travers l’analyse de ces textes se dessinent les portraits de la figure de l’instituteur chez ces écrivains représentatifs de l’Algérie coloniale. Une évolution de la mentalité et de la situation des instituteurs se constate à travers la mise en perspective des diverses figures analysées. Or, plusieurs aspects sont partagés par tous nos échantillons, quelle que soit son époque, son origine ou le lieu de son poste.

Les personnages examinés témoignent communément d’un dévouement pour l’émancipation intellectuelle des élèves. Ils assument le rôle paternel et sont considérés comme tel par les enfants et même leurs parents et sont en même temps craints et respectés en raison de leur autorité et de leur sens de la discipline. Ils essaient tant bien que mal d’améliorer la situation des enfants démunis voire de les tirer de la pauvreté par la nourriture qu’ils préparent, les soins qu’ils prodiguent ou encore les cours supplémentaires. Mais la scolarisation arrache inévitablement l’enfant de son milieu d’origine si bien qu’il se voie partagé entre deux positions inconciliables. C’est le cas des élèves pauvres ou indigènes qui ont pu grimper l’échelle sociale (Jacques-Camus) ou devenir instituteur à leur tour (Menrad et Ferhat). C’est aussi le cas de la quasi-totalité des écrivains francophones d’Algérie coloniale. À la fois produits et représentants de l’instruction républicaine et du

système scolaire colonial, ces instituteurs doivent se confronter à la contradiction intrinsèque du projet d’acculturation qui a une mission civilisatrice d’un côté et qui de l’autre maintient en pratique les mesures d’inégalité et d’oppression. À long terme, le travail des instituteurs lance un défi, recherché ou non, au maintien de la politique d’inégalité et d’oppression du fait que l’éducation équipe les enfants avec des outils intellectuels, à travers l’exemple de leurs maîtres et les valeurs des Lumières transmises, qui leur permettent de réfléchir sur leur propre situation.

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