Le dandysme ne serait pas une « institution » aussi mystérieuse et fascinante si on le réduisait à l’air blasé de ses adeptes. Comme l’observe Bernard Forthomme, chez le dandy, « l’ennui acédieux [...] devient une forme esthétique de l’existence, une souveraine négligence des valeurs dominantes (bourgeoises). [...]. La négligence [du dandy] comme valeur d'opposition implique en contrepartie un sens de la rigueur, une règle de vie, une fascination par la forme interne de l'existence personnelle. »113 Il suffit de lire les journaux intimes ou la correspondance de Baudelaire pour se convaincre du bien fondé de ce propos. Partout, la négligence des valeurs dominantes (travail, argent, réussite sociale), y implique l’exigence de la réalisation personnelle d’un point de vue autre que social. Cette renonciation au réel114 peut en effet résulter d’un sentiment de révolte contre la pénibilité de l’existence consécutive au péché originel. Dans cette perspective, le dandysme apparaît comme une nostalgie d’un ailleurs idéal, soustrait au mal et à la souffrance. Le dandy, tout en
112Michel Lemaire, Le dandysme : de Baudelaire à Mallarmé, Paris, éd. Kincksieck, 1978, p. 62.
113Bernard Forthomme, Phénoménologie romanesque de l’acédie. Le dandy et le bohème : deux figures modernes de l’acédie, http://www.bernard-forthomme.com, p. 1.
114M. Delbourg-Delphis, Masculin singulier. Le dandysme et son histoire, Paris, éd. Hachette, 1985, p.
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aspirant à s’opposer à la normalité, à usurper tous les titres de l’originalité, évolue au fond dans la sphère de l’originel. Regardons de plus près deux aspects de cette révolte : biologique (ou, comme le dit Baudelaire, naturel) et social.
Les écrits baudelairiens stigmatisent la nature humaine, mot qu’il convient d’entendre ici, à la suite de Georges Blin, dans son acception gnostique115 du terme.
La « nature », c’est tout d’abord l’amour physique et la perpétuation de l’espèce, question à laquelle Baudelaire à consacré, dans Mon coeur mis à nu, quelques formules explicites, qui énoncent clairement l’incompatibilité entre la pratique de l’art et l’activité sexuelle conventionnelle, le divorce entre « l’esprit et la brute »116. Ce que le peuple appelle de l’amour n’est pour l’artiste que « le goût invincible de la prostitution dans le coeur de l’homme»117, soucieux d’être « deux » par incapacité de supporter sa solitude et sa pureté première qui, lui conférant la nature des Anges, en faisaient une entité asexuée et le dispensaient d’une génération passionnelle et par là dégradante, devenue la loi commune, depuis le péché originel. Tout ce qui est naturel est abominable aux yeux du gnostique Baudelaire qui, dans Les Fleurs du Mal, donnera à cette chair naturellement putride et mortelle l’image éloquente de la charogne, comme pour rappeler l’évidence que tous les hommes s’obstinent à occulter par leur agitation : tu es poussière... Baudelaire attribue à l’acte d’amour physique « un côté satanique »118 et y voit « une grande ressemblance avec la torture, ou avec une opération chirurgicale »119. «Epouvantable jeu où il faut que l’un des joueurs perde le gouvernement de soi-même ![...] la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté»120. Maints indices laissent croire à l’impossibilité pour Baudelaire de s’oublier (« perdre le gouvernement de soi-même ») dans cet acte considéré comme « naturel » par l’écrasante majorité des
115Cf. « Son langage rappelle singulièrement celui des gnostiques. Et les textes sur la chirurgie de l’amour ou sur la honte de la localisation sexuelle, un manichéen [...] eût très bien pu les écrire. » (Georges Blin, Baudelaire, Paris, éd. Gallimard, 2011, p. 62).
116Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, Journaux intimes, op. cit., p. 702.
117Ibid., p. 700.
118Id., Fusées, ibid., 660.
119Ibid., p. 659.
120Ibid., p. 651.
humains et il est fort probable que la raison en est le fait que l’auteur des Fleurs du
Mal a gardé dans sa « nature » cette pureté d’avant la chute qui s’accorde si mal avec
la déchéance d’une humanité pervertie. Cette pureté se nomme l’âme ou la pudeur et elle rend étrange, voire grotesque, ce que les autres trouvent « normal ». « [...] L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, [...] »121, écrit Baudelaire dans Le Joueur généreux.L’inadaptation baudelairienne à la modalité d’existence postlapsaire est aussi sociale. Disciple de Joseph de Maistre, il professe des idées dites « réactionnaires », qui remettent en cause l’idée du « progrès » social et de la perfectibilité de l’homme, lequel reste « toujours semblable et égal à l’homme, c’est-à-dire toujours à l’état sauvage »122. C’est dans l’activité journalistique que Baudelaire voit notamment le reflet de la déchéance humaine et des mensonges relatifs au progrès et à la civilisation. « Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs, écrit-il dans Mon coeur mis à nu. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, [...]. Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. [...]. Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. »123 L’humanité apparaît, aux yeux de Baudelaire, comme essentiellement pervertie et, on peut dire, acédiaste, au regard du sacré auquel pourtant remontent ses origines. Baudelaire aborde la question dans
Fusées, en écrivant : « Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises.
En revanche il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger par leur train de vie ordinaire, ne leur en inspire aucune.
Où sont nos amis morts ? Pourquoi sommes-nous ici ? Venons-nous de quelque part ? Qu’est-ce que la liberté ? Peut-elle s’accorder avec la loi providentielle?[...]. »124 En sacrifiant à l’idée illusoire du progrès social (« curiosités niaises »), l’humanité a perdu la capacité de s’interroger sur le fond métaphysique de l’incroyable aventure qui est la sienne. La quête humaine de profits matériels a fini par occulter
121Id., Le Joueur généreux, Le Spleen de Paris, éd. R. Kopp, op. cit., p. 175.
122Id., Fusées, Journaux intimes, op. cit., p. 663.
123Id., Mon coeur mis à nu, Ibid., pp. 705-706.
124Ibid., p. 681. C’est moi qui souligne.
l’étonnement philosophique et couper les liens de l’homme avec le sacré. Un passage du poème des Fleurs du Mal, « Le couvercle », rappelle en effet ce fond primordial de l’être humain : « En quelque lieu qu’il aille [...],/ Partout l’homme subit la terreur du mystère, / Et ne regarde en haut qu’avec un oeil tremblant. »125
« Ne regarde » ou plutôt « ne devrait » regarder, vu la déperdition galopante de la crainte du sacré au sein de l’humanité. Modification que nous retrouvons dans la note suivante : « Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût la créer ; c’est-à-dire que quand tous les individus s’appliqueront à progresser, alors, et seulement alors, l’humanité sera en progrès »126. Comment l’homme peut-il progresser ? A la question « Quelle est la théorie de « la vraie civilisation » ?, Baudelaire répond : - « Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel [...]. »127.
En parfait dandy, représentant de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain, Baudelaire ne cessera de ressentir le besoin, qu’il sait trop rare chez ses contemporains, « de combattre et de détruire la trivialité [...]»128 de l’ici-bas, « de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange [...]»129, « n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »130. Telle sera, évidemment, la mission assignée à sa création littéraire : donner l’impression de sortir du temps et de réintégrer l’infini, que Baudelaire déclinera dans ses poèmes de différentes façons :
« pays de Cocagne »131, « vie antérieure », où « tout n’est qu’ordre et beauté / luxe, calme et volupté »132, où la souffrance n’a plus droit de cité. Comme l’écrit Albert Béguin, les poètes savent« que ce n’est point si naturel que d’être un homme sur cette terre. Une sorte de réminiscence, enfouie en toute créature, mais chez eux capables de soudaines résurrections, leur enseigne qu’il fut un temps, très lointain, où la créature, en elle-même plus harmonieuse et moins divisée, s’inscrivait sans
125Id., « Le Couvercle », Les Fleurs du Mal, op. cit., p., 200.
126Id., Mon coeur mis à nu, Journaux intimes, op. cit., p. 707.
127Ibid., p. 697.
128Id., Le Peintre de la vie moderne, Oeuvres complètes, t. II, op. cit., p. 711.
129Id., Les Paradis artificiels, Oeuvres complètes, t. I, op. cit., p. 402.
130Id., Any where out of the world, Le Spleen de Paris, éd. R. Kopp, op. cit., p. 221.
131Id., L’Invitation au voyage, ibid., p. 144.
132Id., « L’Invitation au voyage », Les Fleurs du Mal, op. cit., p. 101.
heurts dans l’harmonie de la nature. »133 C’est ce à quoi semble atteindre la première partie de la Chambre double, poème où l’enivrante saveur d’une « éternité de délices »134 est néanmoins vite troublée par la réapparition du Temps comme pour rappeler la créature à son irrémédiable déchéance (« Eh hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »135). L’idéal laisse donc vite la place au spleen et au sentiment d’un vanitas vanitatum que nous retrouvons notamment dans le poème « Le voyage ». Parcourant le monde à la recherche d’un Eldorado terrestre, l’homme n’arrive pourtant pas à échapper à l’Ennui, où qu’il aille. Le poème dépeint
« le spectacle ennuyeux de l’immortel péché » qui a lieu, invariablement, sous toutes les latitudes de la terre et que le voyageur retrouve donc partout en lieu et place du bonheur escompté. Partout règnent l’impudeur, la cupidité, la corruption, la tyrannie, le meurtre. Rien de pur, rien d’innocent, nulle transparence, y compris en matière de religion, où ce que nous prenons pour de la sainteté n’est qu’une recherche ambiguë, perverse, masochiste, de la volupté de souffrir. Seuls les fous lucides de la farce cosmique, refusent de participer à ce spectacle grotesque, en se réfugiant dans les paradis artificiels créés par les drogues.
La VIe partie du Voyage, que résume la phrase « Tel est du globe entier l’éternel bulletin »136 s’inscrit dans la tradition propre à tous les mélancoliques hyperlucides, – de Démocrite à Cioran – s’adonnant, à travers les siècles, à inventorier les vices de la création divine. La conclusion dudit « éternel bulletin » s’impose d’elle-même: « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! / Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, / Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : / Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! »137 Par cette strophe, Le Voyage rejoint Semper eadem, plainte mélancolique ayant pour objet le surgissement, partout et toujours, ici-bas, des mêmes choses. Finalement, dans le spectacle bariolé du monde qui nous attire par ses promesses, une seule chose apporterait du nouveau : l’abolition du temps, « l’ennemi vigilant et funeste ». L’homme est sujet à la fatigue
133Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, Paris, éd. José Corti, 1991, pp. 538-539.
134Charles Baudelaire, La Chambre double, Le Spleen de Paris, éd. R. Kopp, op. cit., p. 111.
135Ibid., p. 112.
136Id., « Le Voyage », Les Fleurs du Mal, op. cit., p. 190.
137Ibid.
existentielle. D’où, tout comme Semper eadem, Le Voyage se termine par le désir de la mort :« Quand notre coeur a fait une fois sa vendange, / Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu. »138– Détaché des choses terrestres, désenchanté par les leurres de sa course à travers le monde, l’homme sent l’appel de la mort. Mais cette mort de la matière n’est-elle pas condition sine qua non pour accéder de façon enfin irréversible à une autre dimension de l’existence, que tout, ici-bas, tend à opacifier?