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même confirme cette pensée sur la description26 :
Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession.
De ce point de vue, on peut dire que Zola est un « illusionniste » de génie, car même s’il s’appuie sur les faits, il n’hésite pas à s’en éloigner dans sa fiction, en nous faisant pourtant croire qu’il se borne à le décrire27. Le but étant de « peindre un âge social28 », il ne s’agit là, nullement de relater platement des événements, mais, au contraire, d’observer, d’analyser, de synthétiser, de projeter et de donner une interprétation à la réalité.
Le génie de Zola réside dans sa manière de ponctuer son récit avec ces temps forts. Avec son style qui favorise le détail, il donne une vie à son récit, et transforme son travail de documentation en une vraie œuvre d’art. Rappelons qu’en 1864, Zola a déjà donné la définition de l’œuvre d’art : « Un coin de la nature vu à travers un tempérament29. »
2.3 Le temps de la mode
Outre le temps historique et le temps fictionnel, on distingue, dans Au Bonheur des Dames, un autre temps qui fait la particularité du roman : celui de la mode.
Dans le roman, Zola répartit les quatorze chapitres en trois grandes masses se terminant chacune par une grande vente (chapitre IV, IX et XIV). Les trois grandes ventes du grand magasin structurent ainsi, de façon géométrique, le roman en trois parties égales.
Dans le roman, trois grandes dates, le lundi 10 octobre 1864, le lundi 14 mars 1867 et un lundi de février 1869 sont retenues par les clientes du Bonheur des Dames.
La ferveur que les dames bourgeoises accordent à ces grandes expositions laisse croire qu’elles remplaceront bientôt les fêtes religieuses d’auparavant, et que ce grand bazar deviendra leur nouveau site de prière. Ainsi, comme Zola le suggère dans le récit, les grandes ventes sont organisées pour rendre honneur au « dieu du chiffon30 » ; avec leurs rituels commerciaux, le rayon est transformé en « une
26 Colette Becker et Agnès Landes, Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 62.
27 Ibid.
28 Gérard Gengembre, Réalisme et naturalisme (Paris : Seuil, 1997) p.59.
29 Henri Mitterand, Zola et le naturalisme (Paris: PUF, 2002) p. 26.
30 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.481.
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chapelle élevée au culte des grâces de la femme31 ».
Au sein du Bonheur des Dames, comme dans tout espace sacré, le temps disparaît au profit d’un hors-temps. Se situant respectivement en automne (pour la mise en vente des nouveautés d’hiver), au printemps (la grande exposition des nouveautés d’été), et en hiver (la grande exposition de blanc qui évoque le printemps), ces journées de grande réclame ont, à chaque fois, une saison d’avance par rapport au temps du récit. Ce décalage, cette distorsion temporelle, démontre le caractère indépendant et souverain du grand magasin. En parallèle du cycle de la nature, la mode ordonne un régime temporel qui lui est propre. Ainsi remarque Roland Barthes dans Système de la mode32:
En mode, la fête est tyrannique, elle soumet le temps : le temps de Mode est essentiellement festif. Sans doute, la Mode connaît dans l’année un calendrier minutieux des saisons et des pré-saisons, et dans la journée, un horaire très complet de moments notables (9 h, midi, 16 h, 18 h, 20 h, minuit)...
Dans le domaine de la mode, les saisons et les heures contiennent de nouvelles connotations. Les neuf heures signifie l’ouverture du magasin tout comme les dix-huit heures (ou vingt heures voire minuit après la mise en place de l’éclairage électrique) équivalent à sa fermeture. De même, les saisons tiennent d’autre sens que celui relevant de la nature. Ainsi, le printemps est souvent présenté, dans la publicité, comme une saison de pureté, du réveil de la nature ou encore de la fête. On distingue désormais les horaires de pointe ou les saisons mortes.
Comme Colette Becker le note, la temporalité des romans zoliens est caractérisée par son utilisation « symbolique » des saisons et des heures. Elle a pour fonction de souligner les pensées, les émotions, les difficultés des personnages33. C’est dans le Bonheur des Dames, et surtout pendant ces grandes journées de ventes, que la nervosité des acheteuses est décrite en toute évidence. Poussées par le principe de concurrence dans l’apparence, cette foule de femmes excitée par les pratiques rusées de Mouret, constitue un peuple peu discipliné, que Zola qualifie de « cohue »,
« encombrement », « écrasement », « émeute » ou « bousculade ». Le champ sémantique du chaos et de l’agitation nous rend compte de l’empressement des dames devant ce désir matériel.
31 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 32.
32 Roland Barthes, Système de la mode (Paris : Seuil, 1967) p. 253.
33 Colette Becker, Zola (Paris : Bordas, 1990) p.103.
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Outre l’anxiété des acheteuses, il convient aussi d’invoquer l’impatience de Mouret, quant à lui, pour le gain. Quand Octave expose, avec confiance, sa stratégie commerciale au Baron Hartmann, son futur collaborateur, il précise que son commerce est « basé sur le renouvellement continu et rapide du capital » et qu’il s’agit de « faire passer en marchandises le plus de fois possible, dans la même année »34. Notre entrepreneur talentueux cherche surtout à « [se] débarrasser très vite de la marchandise achetée, pour la remplacer par d’autre », dans le but de « rendre au capital autant de fois son intérêt »35. Cette confession nous dévoile la logique de son métier qui embrasse les valeurs de l’argent et de la circulation des biens. Ainsi, l’alternance des saisons, phénomène relevant du cycle de la nature, entre en relation constante avec le cycle économique. Par ailleurs, les journées chargées et rythmées de Mouret dans le Bonheur des Dames s’expliquent par son empressement ardent devant le profit.
Tant la névrosité des acheteuses que l’impatience du patron évoquent l’aspect éphémère de la mode. Contrairement à l’entêtement de M. Baudu, patron du Vieil Elbeuf, draperie située en face du Bonheur des Dames, qui se contente de ses
« quatre pièces d’échantillon36 », l’effervescence du grand magasin se manifeste par le nombre de clientes rassemblées, par la diversité des produits contenus ainsi que par le changement permanent de « nouveaux produits ». Selon les critiques de Baudrillard sur la société de consommation, dans laquelle le train de vie de l’être humain est soumis au rythme des objets, l’homme tiendra compte de la naissance et de la mort des objets et vivra désormais les saisons de création humaine.
Enfin, il est à noter que dans le roman, de diverses précisions temporelles sont liées au développement et au bon fonctionnement du Bonheur des Dames. Elles constituent un axe qui rend compte du passage du temps et qui relie tous les événements dans le récit.
Tout au long du roman, certains éléments tels l’extension des bâtiments du Bonheur des Dames, l’augmentation du nombre des rayons et du nombre des employés, ou encore l’accroissement du montant des recettes à la fin de chaque grande vente, sont aménagés de manière répétitive et graduelle, pour se préparer à l’exposition de Blanc du dernier chapitre, volontairement conçue comme une
34 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 90.
35 Ibid., p. 91.
36 Ibid., p. 54.
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apothéose. Il orchestre l’irrésistible ascension du Grand Magasin en même temps qu’il peint la décrépitude du petit commerce ou encore l’évolution des personnages principaux37.
Dans Au Bonheur des Dames, tous les individus vivent autour de ce grand magasin. Il est le centre de conversation de son quartier : les clientes s’échangent les informations sur les nouveaux produits et les grandes ventes, les employés prêtent leur attention tant sur la vie professionnelle que sur la vie privée des collègues, tandis que les petits commerçants jettent un œil sceptique sur les pratiques commerciales de ce grand bazar. Son évolution influence, au fils du temps, d’une manière de plus en plus importante, le destin de tous les individus.
L’exemple le plus évident est Denise, notre héroïne. D’abord, la vente des nouveautés d’hiver en octobre 1864 est sa première journée en tant que vendeuse dans le rayon des confections. Ensuite, la grande exposition des nouveautés d’été, qui conïcide avec l’inauguration des nouveaux magasins, en mars 1867, correspond à la promotion de Denise en seconde de son rayon. Enfin, la grande exposition de blanc, journée de l’inauguration de la nouvelle façade du magasin en février 1869, sert de cadre pour célébrer le triomphe du Bonheur des Dames et des amours d’Octave et de Denise. Sur le plan temporel, il existe un profond rapport d’imbrication entre la jeune vendeuse et le grand magasin.
A un degré moins éclatant, le Bonheur des Dames impose son influence sur la vie de ses employés. D’une part, leur emploi dépend de l’alternance sans pitié des saisons (avec les renvois en masse pendant la « morte-saison » d’été) ; d’autre part, le nouveau mode de gestion de Mouret forme, au sein de ses vendeurs et ses vendeuses, un état d’esprit complètement différent de celui des commis des boutiques traditionnelles. Nous pouvons constater, dans le roman, le contraste entre les personnages de Colomban, le commis au Vieil d’Elbeuf, et celui de Hutin, un vendeur brillant au rayon des soieries du Bonheur des Dames. Tous jeunes vendeurs, l’un semble encore obéissant à la loi patriarcale des petits commerces tandis que l’autre, menant un train de vie opportuniste, se montre plein d’ambition.
Par ailleurs, le succès du Bonheur des Dames constitue une menace grandissante chez les petits commerçants et, peu à peu, les boutiques du quartier se ferment les uns après les autres. Dans le Chapitre XIII l’épisode le plus assombri du
37 Colette Becker et Agnès Landes, Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 55-57.
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roman, Zola met en scène aux funérailles de Geneviève, cousine de Denise, tout un cortège des boutiquiers ruinés par le grand magasin. Enfin, Monsieur Marty, un enseignant de collège, dans l’obligation de maintenir sa femme éblouie par le Bonheur des Dames, doit accumuler les heures supplémentaires qui l’accablent physiquement et mentalement.
Dans le roman, tout s’articule autour du Bonheur des Dames. Le magasin détermine, de façon directe ou indirecte, le destin des personnages et consititue ainsi un temps « collectif » au cours de l’intrigue. Comme Véronique Cnockaert le remarque, le régime temporel d’Au Bonheur des Dames prend corps dans la croissance et l’organisation du magasin38.