II. L’espace dans Au Bonheur des Dames
1. Paris : ville de lumières
1.1 La logique des « grands axes »
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éclairage – qui, pour lui, reflètent sur tous les plans les formes du vécu67. Ethnographe particulièrement attentif au problème du milieu, notre romancier naturaliste se cantonne cette fois-ci au quartier de l’Opéra pour en faire l’unité de ses descriptions.
1. Paris : ville de lumières
Dans ce roman, le paysage de Paris est décrit au travers d’innovations modernes : anciennes rues ou passages alignés des boutiques traditionnelles ; nouvelles percées avec grands magasins, banques ou hôtels ; places, monuments et fontaines où convergent avenues ou boulevards ; nouvelles architectures construites et décorées au moyen de nouvelles matières ; les becs de gaz et l’éclairage électrique.
D’abord, c’est une ville de trépidation et d’éblouissement dont l’infrastructure moderne et le réseau de circulation efficace contribuent grandement à l’échange commercial. De ce fait, le choix de l’emplacement devient un enjeu majeur, dans la mesure où il est représentatif de la richesse et du pouvoir. Ces lieux-type reflètent un mode de vie urbain et traduisent l’idéologie capitaliste de cet espace mouvementé.
Deuxièmement, le grand magasin est un lieu idéal de spectacles, celui du regard et d’être regardé. A travers l’architecture extérieure et les vitrines du Bonheur des Dames, on assiste à une exposition constante de nouvelles technologies et de produits de consommation, qui éveillent des sentiments d’opulence, d’insouciance, de jouissance, de luxe et d’émerveillement. Progressivement, toute la ville intègre ce processus de spectacles et cette logique de consommation. Cette ville nouvelle, qui provoque les clameurs et l’admiration du peuple, illustre le lien étroit entre l’urbanisme et l’idéologie consommatrice.
Dans Au Bonheur des Dames, onzième tome de la série, Zola se focalise sur le deuxième arrondissement de Paris, un des quartiers les plus touchés par le plan du baron Haussmann, qui, annonce, avec le changement de paysage, avec la naissance des locaux modernes, l’avènement d’un nouveau monde, dominé par le pouvoir de l’argent, de l’esprit bourgeois et de la consommation.
1.1 La logique des « grands axes »
L’histoire du roman commence ainsi : « Denise était venue à pied de la gare
67 Henri Mitterand, Le Paris de Zola (Paris : Hazan, 2008) p. 112.
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Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l'avait débarquée avec ses deux frères,...68 ».
Pour joindre son oncle Baudu, elle demandait « à chaque carrefour », la rue de la Michodière, où se situait la draperie Vieil Elbeuf. Avant d’y atteindre, elle a d’abord remarqué le Bonheur des Dames, un magasin de nouveauté, qui est « à l’encoignure de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin » 69. Le foyer et le futur lieu de travail sont les deux lieux les plus importants dans la vie de notre héroïne.
Avant de les décrire, la première information que Zola apporte au lecteur est leur situation géographique. Il en va de même pour tous les autres lieux, que ce soit la spécialité de soie de Vinçard, se trouvant rue Neuve-des-Petits-Champs, ou la résidence de Madame Desforges, situé « à l’encoignure des rues de Rivoli et de l’Alger70 ».
Ce prologue évoque le tableau intitulé « La Gare Saint-Lazare », peint en 1877 par Claude Monet (1840-1926), qui annonçait l’apparition du chemin de fer à Paris, symbole de l’âge industriel. Dès la première ligne, Zola cadre son récit dans un quartier parisien qui semble se structurer par des constructions modernes, mais artificielles : rues, passages, places, fontaines ; et plus tard : monuments, avenues ou boulevards.
Cette représentation reflète l’esprit Haussmannien dans son projet de rénovation parisienne. Ayant pour mots d’ordre « faire circuler » et « assainir », il s’agit de créer une ville à « l’espace réglé, aux cheminements droits, aux édifices dégagés, à l’architecture harmonieuse »71. C’est un urbanisme moderne qui pense en termes de réseaux (circulation et transports, égouts, adduction d’eau, éclairage). Non seulement air et lumière doivent circuler librement et disperser les « miasmes72 », mais les hommes et les marchandises doivent également circuler facilement pour favoriser le dynamisme économique. Pour ce « ministre » de la capitale, le prestige politique et social de l’Empire est en grande partie fondé sur le prestige économique. Ainsi, le problème de circulation est mis en avant dans sa politique de rénovation, au même titre que l’embellissement, l’assainissement et l’hygiénisme de la ville.
Il est intéressant de porter notre attention sur l’évolution spatiale du Bonheur des Dames. En l’espace de cinq ans, durée de l’intrigue du roman, le développement
68 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.29.
69 Ibid.
70 Ibid., p. 91.
71 Maurice Agulhon et al, La ville de l’âge industriel : le cycle haussmannien (Paris : Seuil, 1998) p.10.
72 Ibid., p.12.
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spatial du Bonheur des Dames se fait en trois étapes : en octobre 1864, le magasin est situé à l’encoignure des rues de la Michodière et Neuve-Saint-Augustin ; en mars 1867, il s’agrandit avec une nouvelle façade sur la rue Monsigny ; et puis, en février 1869, on fête l’inauguration de celle donnant sur la rue du Dix-Décembre, une percée faisant référence aux travaux d’Haussmann. A chaque changement d’emplacement, les chiffres d’affaire du magasin sont décuplés73.
Cet agrandissement que Mouret avait rêvé et calculé pendant des années rappelle que notre entrepreneur est sensible à l’évolution historique tout en sachant saisir l’opportunité pour faire fortune74 :
On eût dit que le colosse, après ses agrandissements successifs, pris de honte et de répugnance pour le quartier noir où il était né modestement, et qu’il avait plus tard égorgé, venait de lui tourner le dos, laissant la boue des rues étroites sur ses derrières, présentant sa face de parvenu à la voie tapageuse et ensoleillée du nouveau Paris.
Comme le remarque Colette et Landes dans leur œuvre collective, on distingue dans le roman deux espaces symboliques, auxquels sont assignés deux types de personnages, l’un euphorique, l’autre dysphorique 75. Le premier est représenté par le Bonheur des Dames qui, depuis sa fondation en 1822, est située à un carrefour près de place Gaillon, lieu propice aux échanges et qui, par la stratégie de Mouret, cherche sans cesse à s’accroître et à trouver meilleure place. Le second, associé au Vieil Elbeuf et aux autres boutiques du quartier, est dominé, en revanche, par une tradition paternaliste et imprégné d’un « orgueilleux engourdissement76 », malgré une existence séculaire ; il est dénué de toute volonté d’évolution, dans tous les sens du terme.
C’est au niveau de la circulation que se distingue l’opposition des deux destins.
Le Bonheur des Dames, au travers de ses travaux d’agrandissement, finit par cannibaliser les maisons avoisinantes et par aménager une nouvelle façade, rue du Dix-Décembre, symbole d’une prospérité croissante, tandis que les boutiques, désertées en raison des nouvelles percées et écrasées par les grands magasins, sont voués à la fermeture, symbole de la destruction des petits commerces.
Ainsi, alors les rues anciennes sombrent dans le statisme et la morosité, les rues
73 Voir Annexe IV : Tableau de la croissance du Bonheur des Dames.
74 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.450.
75 Colette Becker et Agnès Landes, Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 65.
76 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 66.
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avoisinant le Bonheur des Dames sont de plus en plus marquées par le dynamisme et l’activisme, rendus possibles par une meilleure condition de circulation, avec la cohue des clientes devant les vitrines du magasin, le stationnement des fiacres, la valse des omnibus et des voitures de publicité autour de celui-ci et les constructions de nouveaux avenues ou monuments. Au chapitre XIV, lors de la grande exposition du blanc, les trottoirs étaient « noirs de monde » et le magasin draine ver lui un « fleuve d’humain »77.
Cette description de ce flot humain trouve, selon moi, son corollaire dans la description de l’intérieur du Bonheur des Dames où s’agite « une mer montante de teintes neutres, de tons sourds de laine, les gris fer, les gris jaune, les gris bleu...78 » et où « la mare d'étoffes montait toujours, comme si les eaux d'un fleuve s'y fussent déversées ». Tout au long du roman, les étoffes du Bonheur des Dames sont comparées à un « lac », une « mer », un « fleuve » ou même à l’ « océan ». Cette analogie avec ces gigantesques masses d’eau fluviales ou maritimes en mouvement perpétuel rend compte du flux de marchandises qui s’écoule par ce grand bazar.
Contrairement à la stratégie de l’oncle Baudu qui se tient à ses « quatre pièces d’échantillon79 », les étalages du Bonheur des Dames débordent et traduisent « le tumulte et le jaillissement de la vie au cœur même des étoffes80 ». Le magasin crée, au sein de ses activités d’achats et de ventes, « toute une agitation de paquebot, sur le point de lever l’ancre81 ». Il est tel un fier et gigantesque navire, dont Octave serait le « capitaine82 », naviguant sur une mer en renouveau architectural (le Paris d’Haussmann), régnant sur les vagues agitées que formeraient la masse des acheteurs, et d’où jaillirait à profusion, des pompes à eau installées dans les soutes, les étoffes chamarrées.
En usant de cette métaphore, Zola prédit l’inévitable soumission de Paris au grand magasin et confirme que le Bonheur des Dames est un symbole de la modernité parisienne83. De meilleures conditions de circulation apportent à Paris une affluence de marchandises et attire une population favorable au développement du nouveau commerce. Cette combinaison engendre d’immenses flots d’argent au sein
77 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.453.
78 Ibid., p.138.
79 Ibid., p.54.
80 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 66.
81 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.390.
82 Ibid., p.129.
83 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 67.
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de la ville. Ce phénomène est considéré comme inévitable et comparé à une
« locomotive » roulant à pleine vitesse, difficile à la faire arrêter.
Dans son œuvre de critique sur le roman, Cnockaert fait le lien entre la devise de la ville de Paris « Fluctuat nec mergitur » et la métamorphose utilisée par Zola pour décrire l’agitation de la capitale. Signifiant en français « Il vogue sans jamais être submergé », la devise rendue officielle le 24 novembre 1853 par un arrêté du baron Haussmann semble révéler, à juste titre, l’ambiance qui régnait dans le Paris de l’époque, qui, sous la plume de Zola, devient un véritable « vaisseau d’argent voguant sur les flots »84.
Il n’est pas inopportun de dire que le choix du quartier renvoie à l’esthétique naturaliste du romancier. Un des quartiers les plus touchés par le plan d’Haussmann, le quartier de l’Opéra est devenu, depuis les années 1870, un quartier commercial où se côtoient banques et grands magasins. Il représente l’Ouest parisien bourgeois en opposition avec l’Est parisien populaire. Au moyen de cette concentration des activités commerciales modernes, Paris est comme une embarcation pleine d’or naviguant sur les flots de la mer capitaliste. Avec l’exemple du quartier de l’Opéra, Zola nous démontre en détail les processus de cette « chirurgie esthétique », ce changement de paysage qui changera aussi la vie économique et politique des habitants.