3. La modernité d’Au Bonheur des Dames
3.1 L’avènement de l’ère du grand commerce
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Dans ce sens, peut-on remarquer qu’Au Bonheur des Dames est une illusion parfaite de cette volonté cherchant à capter le trait de l’époque et à scruter « la vérité d’aujourd’hui », puisqu’il déclare, dans l’Ebauche du roman, qu’il veut41:
…dans Au Bonheur des Dames, faire le poème de l’activité moderne.
Donc changement complet de philosophie : plus de pessimisme d’abord, ne pas conclure à la bêtise et à la mélancolie de la vie, conclure au contraire à son continuel labeur, à la puissance et à la gaîté de son enfantement. En un mot, aller vers le siècle, exprimer le siècle, qui est un siècle d’action et de conquête, d’efforts dans tous les sens. Ensuite, comme conséquence, montrer la joie de l’action et le plaisir de l’existence.
Dans le tableau de l’activité économique de la France du Second Empire, tel que nous le découvrons dans les Rougon-Macquart, est contenu ce chapitre consacré au milieu du « haut commerce », représenté par le Bonheur des Dames, un « magasin de nouveautés ». Par opposition aux petits commerces que Zola qualifie d’archaïsme représentant l’ancien monde, le grand magasin représente non seulement le progrès économique et technique, mais également une mentalité qui se veut dynamique et plongée dans l’action.
La modernité d’Au Bonheur des Dames, s’inscrit à deux niveaux. D’une part la description d’un mécanisme du nouveau commerce qui prône l’idéologie de la bourgeoisie et de la consommation ; d’autre part, l’idéalisation du couple Octave-Denise qui incarne une mentalité « moderne » tout en rendant parfaitement compte de la logique du travail, de la production et de la compétition.
3.1 L’avènement de l’ère du grand commerce
Tout au cours du roman, le succès du Bonheur des Dames est évident. Ce grand bazar incarne la nouvelle forme de commerce dont le fonctionnement est, par de nombreux aspects, révolutionnaire : l’ampleur de la surface, l’architecture et les décors grandioses, la variété des produits, la vente à petites marges, l’utilisation des réclames, etc. Dans cette maison, tout est plus grand, tout semble beau et moins cher, et tout va plus vite que dans les boutiques.
Chaque matin, Mouret parcourt, avec Bourdoncle, un des six intéressés du Bonheur des Dames, tous les comptoirs de la maison pour s’assurer d’un fonctionnement à la fois rigoureux et performant. Au chapitre II, Zola décrit une
41 Colette Becker et Agnès Landes, Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 87.
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scène de cette inspection quotidienne, permettant au lecteur de prendre connaissance de l’organisation de l’établissement.
C’est un magasin à deux étages, composé de dix-neuf rayons et de nombreux services, un « engrenage42 » complexe. La réception, le départ, la livraison, les expéditions (les commandes par correspondance), la caisse, jusqu’à l’étalage des rayons, tout est réglé, réfléchi, organisé, ne laissant de place à aucune erreur possible.
Le matin, vers sept heures et demie, on assiste, à la place Gaillon, à un « défilé » de vendeurs et de vendeuses qui « s’engouffraient » au fond du magasin43. Pendant leurs longues heures de travail, ils exercent des opérations répétitives, à un rythme machinal. Même les repas sont programmés dans un souci d’efficacité, organisés en trois tables, pour assurer un service continuel du magasin. Tous les jours, les employés de ce grand bazar vivent dans le même bourdonnement, la même précipitation, la même agitation, menés par cette maison qui cherche à fonctionner comme une machine à haute pression44:
Tous n'étaient plus que des rouages, se trouvaient emportés par le branle de la machine, abdiquant leur personnalité, additionnant simplement leurs forces, dans ce total banal et puissant de phalanstère.
L’industrialisation et la mécanisation de l’économie moderne sont mises en évidence dans ce passage. Aux heures de travail, le caractère et les sentiments sont abandonnés. C’est seulement hors du magasin que la vie individuelle « reprenait ».
Ici, le Bonheur des Dames est présenté comme une immense cité laborieuse, dans laquelle les individus sont animés par un cycle de production accélérée, se lançant dans la quête irraisonnée d’une productivité toujours plus grande et d’un bénéfice toujours plus important, jusqu’à en perdre une partie de leur humanité.
Outre cette recherche fanatique de l’efficacité, l’une des remarquables inventions qui participe à la procédure administrative élaborée par Mouret consiste à la mise en place d’un système de « guelte » par lequel il intéresse ses vendeurs à la vente des marchandises en leur accordant une gratification proportionnelle aux ventes globales de chaque employé. Selon lui, c’est un mécanisme qui crée entre les commis une « lutte pour l’existence », dont les patrons bénéficient. Appliquant sans scrupule sa formule favorite de gestion, il « laissait les gros manger les petits et
42 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.72.
43 Ibid, p. 59.
44 Ibid., p.173.
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s’engraissait de cette bataille des intérêts »45. De cette façon, même si les journées de grande vente signifient pour certains une corvée pénible, une surcharge de travail, ils sont, pour les plus ambitieux, de bonnes occasions d’obtenir des primes supplémentaires. Mouret rêve ainsi d’organiser sa maison de manière à « exploiter les appétits des autres », car d’après lui, si l’on veut faire rendre aux gens tout leur effort, il faut d’abord « les mettre aux prises avec leurs besoins »46.
Certes, ce système de profit contribue à un dynamisme redoutable, mais il n’est pas sans conséquence négative. En fait, cette mentalité d’intéressement rend le rapport entre les collègues particulièrement difficile. Elle crée des tensions et une concurrence féroce, ainsi que le ressentiment et la jalousie qui conduisent à l’hostilité générale et toutes sortes de complots dans la conquête des postes les plus enviés.
Taine, dans les Nouveaux essais de critique et d’histoire, louait Balzac, l’auteur de la Comédie humaine. Pour lui, les œuvres balzaciennes font de l’argent le grand ressort de la vie moderne et il fait la remarque suivante sur la conséquence de l’avènement de la bourgeoisie47:
L’argent, la gloire, le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquelle s’acharne une meute de désir insatiables exaspérés par l’attente et la rivalité. Parvenir! Ce mot inconnu il y a un siècle, est aujourd’hui le souverain maître de toutes les vies…
On retrouve dans ce texte une analogie à la vision zolienne de la société moderne dans ces Notes générales sur la marche des Rougon-Macquart, où il exprime : « la caractéristique du mouvement moderne est la bousculade de toutes les ambitions, l’élan démocratique, l’avènement de toutes les classes…48».
La même férocité se manifeste dans le duel entre le grand et le petit commerce.
Au milieu de la réussite fabuleuse du Bonheur des Dames, Zola nous décrit, en parallèle, la ruine désastreuse des boutiques traditionnelles. Dans le récit, les personnages de Bourras et de Baudu sont présentés comme le contraste de Mouret, attachés à une conception « archaïque49 » du commerce, une tradition qui seront délaissées dans un courant inéluctable de progrès et d’activités. Encore une fois, le résultat de ce combat entre le fort et le faible est évident et, devant cette triste
45 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p.66.
46 Ibid., p. 66-67.
47 Cité par Colette Becker dans Zola (Paris : Bordas, 1990) p. 55.
48 Ibid.
49 Sophie Guermès Ed., Préface, Au Bonheur des Dames, (Paris: LGF, 2009) p. 22.
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décrépitude du petit commerce, Zola a ainsi déclaré dans ses notes préparatoires50 : Je les montrerai ruinés, conduits à la faillite. Mais je ne pleurerai pas sur eux, au contraire, car je veux montrer le triomphe de l’activité moderne ; ils ne sont plus de leur temps, tant pis ! Ils sont écrasés par le colosse.
Cette manifestation traduit une vision darwinienne et progressiste de Zola. Ainsi, dans le roman, notre romancier laisse son héroïne séduite par le Bonheur des Dames, dès son arrivée à Paris51 :
À cette heure de nuit, avec son éclat de fournaise, le Bonheur des Dames achevait de la prendre tout entière. Dans la grande ville, noire et muette sous la pluie, dans ce Paris qu'elle ignorait, il flambait comme un phare, il semblait à lui seul la lumière et la vie de la cité.
Elle y rêvait son avenir,…
Sous les yeux de Denise, le Bonheur des Dames figure comme le phare qui dirigera ce peuple parisien, vivant encore dans les ténèbres, pour marcher vers un avenir lumineux, embrassant aux bras ouverts le progrès et l’innovation. En effet, malgré ses débuts difficiles dans ce magasin, malgré les souffrances de sa famille, face à ce concurrent gigantesque, Denise est au fond, comme Mouret, pour le camp du nouveau commerce, et croit dans « une évolution naturelle du commerce52 ».
Comme le note Jean Borie dans son ouvrage intitulé Zola et les mythes, cette nouvelle forme de commerce, avec son caractère spéculatif et exploiteur, est, dans le roman, doublée par la dialectique du neuf et du vieux et en constitue, ainsi, une vision narcissique du progrès et de la modernité53.
A travers Au Bonheur des Dames, Zola nous montre un dynamisme social qui se caractérise par la joie de l’action et par la quête de la richesse et du bien-être matériel.
Dans le cadre du grand magasin, un lieu exceptionnel de rassemblement et de la foule bigarrée parisienne, la modernité du roman réside dans ce déchiffrement du mécanisme de ce nouveau commerce qui prône la consommation, le rythme machinal de production et le déchaînement des appétits et des ambitions. Par de nombreux aspects, ce haut lieu de commerce incarne l’essence de la modernité capitaliste.
50 Cité par Colette Becker et Agnès Landes dans Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 57.
51 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 58.
52 Ibid, p. 238.
53 Jean Borie, Zola et les mythes (Paris: Librairie générale française, 2003) p. 258.
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