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Le Bonheur des Dames – Machine/Monstre

II. L’espace dans Au Bonheur des Dames

2. Le Bonheur des Dames : symbole du commerce moderne

2.1 Le Bonheur des Dames – Machine/Monstre

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champs de bataille, le brasier, le navire, le palais de rêve... etc.) roman et décrit cette maison, pour reprendre l’expression de Cnockaert, au moyen d’une « panoplie98 » de métaphores, qui, au fil de l’intrigue, se répètent et se développent pour donner des images très vives du magasin aux différents aspects. Ces groupes divers de métaphores augmentent d’une part l’amplitude et l’importance de la maison, et d’autre part, permettent à l’auteur d’introduire les thèmes principaux qu’évoque cette entité commerciale.

Dans ce chapitre, je relèverai trois « systèmes » métaphoriques importants qui rendent particulièrement compte les caractéristiques de l’espace de ce « grand bazar » : le Bonheur des Dames-machine/monstre, le Bonheur des Dames-palais et le Bonheur des Dames-église, trois images constituant trois mythes du Bonheur des Dames, paradis de la consommation.

2.1 Le Bonheur des Dames – Machine/Monstre

Comme le remarque Cnockaert : « de tous les romans des Rougon-Macquart, Au Bonheur des Dames est sûrement celui qui se réfère le plus à un univers industriel et mécanique99… ». Il est vrai que Mouret appelle toujours avec fierté son magasin sa « machine en branle ». Dès le début du roman, Zola fait le rapprochement avec une machine à vapeur « fonctionnant à haute pression100 ». Dans cette maison pleine d’activités, se manifestent tous les jours, et surtout les jours de grandes ventes, l’excitation fiévreuse des acheteuses, le zèle des vendeurs et des vendeuses et le flux sans fin des marchandises. Son fonctionnement efficace et incessant fascine notre héroïne101 :

La machine ronflait toujours, encore en activité, lâchant sa vapeur dans un dernier grondement, pendant que les vendeurs repliaient les étoffes et que les caissiers comptaient la recette. C'était, à travers les glaces pâlies d'une buée, un pullulement vague de clartés, tout un intérieur confus d'usine.

Cette image de la locomotive ne cesse de s’amplifier dans la description zolienne du magasin - rouages, engrenage, bruits, trépidation, chaleur, rendement, dangers de la surchauffe, etc. – mettant en valeur l’aspect avancé du grand magasin et donnant lieu à un deuxième réseau de signification qui la complète : celui du

98 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 50.

99 Ibid., p. 67.

100 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 43.

101 Ibid., p. 57.

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monstre.

Au cours de l’intrigue, le Bonheur des Dames est aussi représenté comme un

« ogre » qui se repaît de marchandises102. Dès le premier chapitre, l’oncle de Denise l’appelle avec aigreur le « colosse103 ». Directement menacé par cette maison somptueuse, les inquiétudes du drapier face à son agrandissement se révèlent intuitives : « Malgré l'assurance qu'il affectait […], il sentait bien le quartier envahi, dévoré peu à peu104 ».

Par ailleurs, l’évocation du mythe du Minotaure et de son Labyrinthe est constante, quand le romancier décrit les émotions des clientes à l’intérieur de ce magasin opulent - mélange d’un sentiment admiratif et confus. Comme le remarquent Colette et Landes dans leur œuvre collective, cette allusion, même implicite, fait de ce grand bazar une maison de piège105 : les dames sont amenées à parcourir le magasin entier et se laissent tentées parmi les comptoirs que Mouret avait fait dispersés habilement. Par ailleurs, son énormité, son développement sans fin, son décor surchargé, sa foule et ses bruits, son « éboulement des marchandises », son « ruissellement des dentelles » ou encore sa politique de bas prix sont davantage des appâts proposés par le patron dans le but de faire dépenser les femmes. Séduites, et enthousiasmées par ces artifices, elles finissent par être perdues, écrasées, mais joyeusement manipulées et traitées comme des paquets de marchandise106 :

… il y avait là le ronflement continu de la machine à l’œuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages.

Dans cette optique, on peut dire que cette image de magasin-ogre reflète à juste titre le caractéristique de ce mécanisme « à manger les femmes107 », exploitant les désirs des femmes dans le seul objectif de s’enrichir. Mouret, le patron de succès, est ainsi qualifié de trafiqueur des désirs. Tout au long du récit, Zola ne se lasse pas de montrer sa position totalitaire face à ses clientes. Dans la satisfaction des « appétits » des femmes, sa maison les traite aussi comme « une mine de houille » et n’hésite pas

102 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 147.

103 Ibid., p. 54.

104 Ibid., p. 53.

105 Colette Becker et Agnès Landes, Au Bonheur des Dames : Commentaires du roman (Paris: Hatier, 2002) p. 70.

106 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 44.

107 Ibid., p. 112.

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à leur « tirer l’argent de la chair »108.

Cette description monstrueuse du Bonheur des Dames est d’autant plus accentuée par l’utilisation d’un vocabulaire relevant du domaine digestif. Zola assimile, par exemple, le Bonheur des Dames à un ventre que l’on qualifierait de

« vorace109 » : « au milieu de la voix empâtée de Paris, un ronflement d’ogre repu, digérant les toiles et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gravait depuis le matin110 ». Par ailleurs, la trajectoire des marchandises illustre parfaitement le mécanisme de ce commerce basé sur « le renouvellement continu et rapide du capital111», un monde où prévalent le profit, la consommation et la circulation des biens112 :

Dans le fonctionnement mécanique du Bonheur des Dames, cet escalier de la rue Michodière dégorgeait sans relâche des marchandises englouties par la glissoire de la rue Neuve-Saint-Augustin, après qu’elles avaient passé, en haut, à travers les engrenages des comptoirs.

La digestion, une action liée à la force de vie, une force primitive, fait songer aux théories évolutionnistes de Charles Darwin qui introduisent la notion de la lutte pour la vie. Dans le récit, cette lutte est particulièrement véridique dans la vie quotidienne des employés du Bonheur des Dames. Vivant dans des conditions précaires et dans la concurrence avec leurs pairs, ils sont aliénés et semblent transformés eux aussi en ogres. La mentalité ambitieuse de Hutin, l’un des plus brillants commis de la maison, en est la meilleure illustration113 :

Il se nommait Hutin, était le fils d'un cafetier d'Yvetot, et avait su, en dix-huit mois, devenir un des premiers vendeurs, par une souplesse de nature, une continuelle caresse de flatterie, qui cachait un appétit furieux, mangeant tout, dévorant le monde, même sans faim, pour le plaisir.

Au rayon des soieries, rayon le plus rentable du magasin, il existe entre les calicots une rivalité permanente et particulièrement féroce, chacun convoitant la place de son supérieur. On y entend « un gros bruit de mâchoires114 ».

108 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 146.

109 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 70.

110 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 155.

111 Ibid., p. 108.

112 Ibid., p. 72.

113 Ibid., p. 79.

114 Ibid., p. 203.

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On peut dire que dans cette description métaphorique de Zola, les allégories mécaniques et monstrueuses du Bonheur des Dames s’amalgament et se complètent.

D’une part, elle met en évidence la puissance impérieuse de ce progrès commercial tout en suggérant le danger de résister à cette tendance inéluctable. D’autre part, elle nous illustre, d’une manière plus subtile, le sort des êtres humains devant cette force en progrès, qui est certes très productive, mais se révèle parfois brutale, voire destructive.

Par ailleurs, cet anthropomorphisme dote, selon Véronique Cnockaert, à la puissance technique une force mythique et permet à l’auteur d’exprimer la contradiction de cette modernisation, une évolution qui incite les personnages à des ressentis opposés : à la fois fascination et peur, attraction en même temps que répulsion115. C’est ainsi que Denise, quand elle entre pour la première fois au Bonheur des Dames, est saisie de telles sensations116 :

C’était à la foi, en elle, une envie de se sauver et un besoin d’admiration qui la retenait. Elle se sentait perdue, toute petite dans le monstre, dans la machine encore au repos, tremblant d’être prise par le branle dont les murs frémissent déjà.