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Le Bonheur des Dames – Palais

II. L’espace dans Au Bonheur des Dames

2. Le Bonheur des Dames : symbole du commerce moderne

2.2 Le Bonheur des Dames – Palais

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On peut dire que dans cette description métaphorique de Zola, les allégories mécaniques et monstrueuses du Bonheur des Dames s’amalgament et se complètent.

D’une part, elle met en évidence la puissance impérieuse de ce progrès commercial tout en suggérant le danger de résister à cette tendance inéluctable. D’autre part, elle nous illustre, d’une manière plus subtile, le sort des êtres humains devant cette force en progrès, qui est certes très productive, mais se révèle parfois brutale, voire destructive.

Par ailleurs, cet anthropomorphisme dote, selon Véronique Cnockaert, à la puissance technique une force mythique et permet à l’auteur d’exprimer la contradiction de cette modernisation, une évolution qui incite les personnages à des ressentis opposés : à la fois fascination et peur, attraction en même temps que répulsion115. C’est ainsi que Denise, quand elle entre pour la première fois au Bonheur des Dames, est saisie de telles sensations116 :

C’était à la foi, en elle, une envie de se sauver et un besoin d’admiration qui la retenait. Elle se sentait perdue, toute petite dans le monstre, dans la machine encore au repos, tremblant d’être prise par le branle dont les murs frémissent déjà.

2.2 Le Bonheur des Dames – Palais

Dans le récit, Zola ne se prive pas d’occasions pour faire une description luxueuse du Bonheur des Dames. Son architecture démesurée, ses décorations éblouissantes, ses halls immenses aux glaces claires et ses galeries pleines de décorations nous indiquent clairement que cette maison cherche avant tout à manifester avec ostentation les signes extérieurs d’opulence et de nouveautés. Ainsi, au dernier chapitre du roman, avec l’inauguration de la nouvelle façade du magasin, à l’occasion de la grande exposition de blanc, Zola décrit ainsi le résultat des derniers travaux du Bonheur des Dames117 :

C’était, dans sa fraîcheur gaie, un vaste développement d’architecture polychrome, rehaussée d’or, annonçant le vacarme et l’éclat du commerce intérieur, accrochant les yeux comme un gigantesque étalage qui aurait flambé des couleurs les plus vives.

Cette façade cossue, élaborée dans un style nouveau favorisant les couleurs et l’éclat, annonce le brillant avenir du Bonheur des Dames. Elle représente l’émotion

115 Véronique Cnockaert, Au Bonheur des Dames d’Emile Zola (Paris : Gallimard, 2007) p. 52.

116 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 81.

117 Ibid., p. 449.

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consternée des personnages, et celle du romancier face à la force de l’argent, telle que remarque Jeanne Gaillard118 :

Voici donc la fête urbaine, Zola dit la « joie de la rue », offerte par les grands magasins... Ce n’est plus la fête aristocratique des beaux jours de l’Empire mais une fête bourgeoise qui s’épanouira vers la fin du siècle, à la Belle Epoque.

C’est ainsi que dans cette écriture zolienne, on annonce dès les portes d’entrée, le royaume d’illusion. Ses décorations recherchées par l'emploi répétitif de l’or et de marbre, ainsi que l’adoption récurrente d’émail, de mosaïque, de faïence, et même de briques émaillées, donnent à la maison un air prodigieux et imposant. A l’intérieur de celle-ci sont exposées tantôt une collection de tapis venant de l’Orient (chapitre IV), tantôt une composition coloriée d’ombrelles (chapitre IX), ou encore, une

« orchestration119 » compliquée du blanc (chapitre XIV). En lisant les descriptions détaillées de Zola, le lecteur, tout comme les femmes bourgeoises, a l’impression d’entrer dans un monde féerique, où se trouve un château des merveilles, contenant toutes sortes de trésors imaginables, un monde insouciant et inouï.

En fait, cette « fête impériale », cette « réalisation moderne d’un palais du rêve120 » qui propose une ambiance toujours joyeuse et attrayante renvoie surtout à un monde onirique, un paradis proposé par Mouret, le « roi absolu » ou le « roi despotique du chiffon ». Il a déjà fait cet aveu à Paul Vallagnosc, son ami d’enfance :

« ces dames ne sont point ici chez moi, elles sont chez elles121 ». En fait, son but est de faire de sa cliente « reine122 » dans sa maison.

Cela explique les efforts permanents de Mouret pour améliorer le confort du magasin. A mesure que le Bonheur des Dames s’agrandit, le patron fait installer deux ascenseurs « capitonnés de velours », ouvrir des buffets gratuits, établir un salon de lecture et de correspondance, où il « risquait même des expositions de tableaux », et distribuer des primes (ballons rouges et bouquets de violettes blanches) aux clientes à l’occasion des grandes mises en vente. Contrairement aux boutiques traditionnelles, les clientes du Bonheur des Dames sont, non seulement « libres » de circuler parmi des rayons en toute quiétude, mais elles sont aussi invitées à passer de longues heures,

118 Henri Mitterand, Ed., Préface de Jeanne Gaillard, Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 12.

119 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 458.

120 Ibid., p. 297.

121 Ibid., p. 296.

122 Ibid., p. 281.

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voire la journée à flâner parmi les produits.

Tous ces gestes galants qui exigent des engagements financiers lourds sont, aux yeux de Mouret, des investissements rentables, car ayant vocation d’attirer du monde, ils finiront par augmenter de manière considérable la recette de la maison.

Dans ce grand bazar moderne, l’art de la vente se réalise donc par « un cérémonial comportant un décor soigné, des manières courtoises qui obligent les commis sans engager la clientèle123 ».

Outre la mise en évidence de l’aspect luxueux du magasin, le symbole du palais permet aussi à Zola d’illustrer la stratégie commerciale de Mouret, précurseur de la méthode la vente moderne, voire le marketing. Il s’agit d’une logique de

« faire-valoir » à tous niveaux et d’une recherche constante de « prestige », pratique éloquente qui excite chez chaque femme le besoin et le désir. En effet, son imposante architecture, ses décorations recherchées, sa riche végétation de chiffons, associés aux actes galants et aux paroles mielleuses des commis, constituent dans le Bonheur des Dames, un monde référentiel évoquant la valeur de l’apparence et du luxe, la vertu de la beauté et du confort, et le mérite de la variété et de la nouveauté, une idéologie qui encourage les dépenses.

Cet univers enjolivé par les différentes formes de séductions minutieusement calculées fait du Bonheur des Dames une maison pleine d’attraits, mais en même temps emplie de tentations. Zola nous le rappelle dans le roman, par le moyen de l’image futile et vaniteuse des acheteuses. Comme ensorcelées par les artifices commerciaux de Mouret, elles se lancent toutes, sans scrupule, dans la recherche d’un plaisir passager et d’un loisir instantané. Troublées par un mécanisme impeccable de vente, elles confondent le confort matériel avec l’élégance et le plaisir avec le bonheur.

Dans le roman, l’auteur ne se lasse pas de donner un ton ironique sur ce

« positivisme ». Il met à nu la vénalité de cette recherche de « prestige » que les femmes bourgeoises s’accourent et fait comprendre qu’il ne s’agit que d’une recherche « virtuelle ». Dans ce « paradis » de consommation, les femmes vivent le

« simulacre » d’un monde idéalisé. L’action de consommer, c’est vivre une expérience heureuse, c’est acquérir l’autonomie, le prestige, le confort, le plaisir, etc.

123 Mitterand, Henri Ed., Préface de Jeanne Gaillard, Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 12.

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Le symbole du palais présente l’aspect prodigieux du magasin et évoque l’émergence d’une société abondante. Ici, la coquetterie, le goût de l’artifice et le désir de paraître du sexe féminin sont libérés par cette séduction « légitime » qui les poussera à entrer dans le jeu de la prodigalité superficielle tout en ignorant que l’essence de cette recherche de « prestige » ne sera qu’une recherche virtuelle et formelle.