III. Les consommatrices dans Au Bonheur des Dames
2. Identification par l’étoffe
2.1 Conformité ou mimétisme collectif
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acheter ; Madame de Boves, remportée par sa jalousie, se laisse tentée pour voler ; et enfin, Madame Marty, victime du système, incapable de résister à sa « rage » de dépenses, ruine petit à petit son mari.
Appartenant à la classe bourgeoise, la classe des loisirs, elles sont toutes séduites par le Bonheur des Dames et s’accourent pour le même objectif d’être bien habillée, formant ainsi un cercle soudé par des habitudes communes d’économie, caractérisées par une certaine médiocrité. Cette médiocrité se traduit par un même comportement irrationnel à se lancer dans des dépenses somptuaires, mu par l’esprit de rivalité et de vanité, pour une démonstration, tout comme dans un spectacle, de sa bonne situation sociale. Cette recherche déraisonnable de l’apparence, activée sous la pression du groupe des pairs (the peer group) et avec l’apport de la production industrielle des « tissus » de différences, donne naissance à une stratégie ambivalente des individus dans leur accomplissement des objectifs contradictoires de se conformer et se distinguer par les actes consommatoires.
2.1 Conformité ou mimétisme collectif
Le train de vie des femmes bourgeoises du roman se caractérise par un trait spécifique : pécuniairement dépendantes de leur mari ou de leur amant, elles appartiennent à un cercle aisé, dispensées de l’obligation de travail. Contrairement à la classe ouvrière (dont font partie les demoiselles du magasin) qui s’engagent dans une carrière professionnelle par la nécessité de se nourrir, elles passent la plupart de leur temps, soit à des rencontres sociales, qui sont l’occasion de discussions futiles sur le vêtement, soit à flâner dans les différents boutiques ou magasins. En un mot, elles font de l’achat leur préoccupation principale, telle est l’image caricaturale que leur a accordée Zola dans le récit.
Ainsi, tous les samedis après-midi, de quatre à six, Mme Desforges invite ses oisives amies bourgeoises, dans son appartement situé « à l’encoignure des rues de Rivoli et d’Alger175 ». Lors de ces réunions mondaines, elles discutent en détail des acquisitions probables, à venir ou passées. Que ce soit la qualité de la monture d’un éventail, le prix d’un sac de cuir rouge ou les prochaines soldes annoncées au Bonheur des Dames, elles sont prêtes à y consacrer de longues heures de conversation sur la meilleure façon de dépenser, avec le même sérieux que les intellectuels débattraient sur des idées philosophiques.
175 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 91.
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Cette manière de vivre fait penser à l’œuvre de Thorstein Veblen Théorie de la classe de loisir, parue en 1899. Dans cette étude portant sur les classes supérieures, le sociologue et économiste américain, expose le concept de la « consommation ostentatoire ». Selon lui, les membres de cette classe suivent un style de vie particulier en favorisant dans la vie le loisir et dans la consommation les dépenses ostentatoires. Ils gaspillent temps et biens pour montrer aux autres qu’ils sont au dessus de tous les besoins.
Dans la théorie de Veblen, la consommation joue un rôle important dans la société postindustrielle, en indiquant le statut social de l’individu. Cet argument trouve ses fondements dans l’œuvre zolienne du grand magasin. Ainsi, dans Au Bonheur des Dames, le rite de l’heure du thé, le déplacement en fiacre et non à pied, l’acquisition des étoffes luxueuses n’apparaissent plus comme de simples gestes de la vie quotidienne, mais comme, aux yeux de ces dames et de leurs pairs, la preuve d’une bonne situation sociale.
Pour ces femmes, le fait de mener le même style de vie, de fréquenter les mêmes lieux (boutiques, grand magasin, résidence aristocratique) et de partager les mêmes goûts vestimentaires, constituent le signe extérieur et marqueur d’appartenance à leur monde. En s’échangeant, par obligation mondaine et fictive cohésion, des informations sur les derniers modèles d’étoffes ou sur les prochaines grandes ventes annoncées, elles renforcent leur sentiment d’appartenance à leur
« caste ».
On perçoit dans ce cercle clos, réservé à l’élite bourgeoise, un désir d’uniformité, d’être comme les autres, une mimétique collective. Ces dames se veulent non seulement toutes élégantes, mais également à la pointe des derniers développements de la mode. Derrière cette cohésion à première vue sincère, se cache, en réalité des tensions et des rivalités accompagnées d’une jalousie ardente176 :
C’était un saccage d’étoffes, la mise au pillage des magasins, un appétit de luxe qui se répandait en toilettes jalousées et rêvées, un bonheur tel à être dans le chiffon, qu’elles y vivaient enfoncées, ainsi que dans l’air tiède nécessaire à leur existence.
Les expressions qu’emploie Zola ici sont sans doute très puissantes. Cet enthousiasme féminin pour l’étoffe est comparé à un « saccage » ou un « pillage ».
Par ailleurs, cette compétition pour le luxe et la beauté est présentée comme une
176 Henri Mitterand Ed., Au Bonheur des Dames (Paris : Gallimard, 2007) p. 110.
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bataille sans doute brutale mais surtout nécessaire, puisqu’elles respirent cet « air » indispensable à leur « existence ».
Certains interpréteraient cette passion comme une émotion purement pulsionnelle, la raison nous prouvera qu’elle porte sur un aspect plus fondamental de la société moderne. Il s’agit d’une psychologie collective régie par la mythologie moderne de la consommation. Ce qu’achètent les dames dans Au Bonheur des Dames n’est plus le tissu en lui-même, mais l’image idéalisée de celles-ci sur elles-mêmes, des toilettes qu’elles « rêvent » d'acquérir. Les vêtements, les étoffes, les accessoires qu’elles portent deviennent les signes d’identification, qui les définissent en tant qu’individu et sujet social. Afin d’être reconnue comme membre de ce milieu aisé, elles suivent des règles vestimentaires et respectent le code du « standing177 » consentis par les autres membres de cette société.
C’est pour cela que Monsieur Marty, malgré ses difficultés financières, se trouve dans l’obligation de soutenir sa femme, dans sa façon extravagante de dépenser. En fait, la restreindre dans ses achats serait une reconnaissance officielle de leur médiocre situation financière et par conséquent un renoncement à leur place dans ce milieu d’aisance. A travers cet exemple, Zola nous montre que l’étoffe (qui peut être remplacé par n’importe quel article, tel la voiture, le réfrigérateur ou les sacs de marque) est devenue une référence qui forme l’identification de l’individu.
La façon de s’habiller devient ainsi une norme sociale, une norme totalitaire, à laquelle nul ne peut échapper, puisque nul ne peut vivre en dehors de la société.
Dans ce récit du commerce moderne, Zola nous fait découvrir un nouveau monde dans lequel la possession et la consommation des biens se substituent à l’appartenance à la classe d’origine et constitue un système de repérage du statut social. Après la révolution de 1789, les bourgeoises voudraient faire comme les grandes dames aristocratiques. On est rentré dans une ère, où l’argent (le pouvoir d’achat) et l’objet (article manufacturé) remplacent le lignage et la naissance et en deviennent marqueur social. Les produits deviennent « renforçateur » d’identification, indispensable pour s’intégrer dans un groupe social.
N’oublions pas que Baudrillard, dans son œuvre, donne une conclusion assez radicale sur cet aspect de l’idéologie de la consommation : « Le propre de notre société est que les autres systèmes de reconnaissance s’y résorbent progressivement
177 Jean Baudrillard, Le système des objets (Paris : Gallimard, 1968) p. 270-274.
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au profit exclusif du code du standing178 ».