Rapports de documentation du site et plans de gestion
6. Évaluation des opportunités potentielles d’interprétation, de promotion et de géotourisme
5.4 Inclure les valeurs spirituelles et culturelles du géopatrimoine
d’aires protégées (Tableau 5.4).
Les aires protégées importantes pour la géodiversité et le géopatrimoine existent dans toutes les catégories, même si certaines catégories de gestion sont plus susceptibles d’être appliquées aux aires uniquement ou essentiellement démarquées pour leur importance géologique ou géomorphologique. La Catégorie Ia, Réserve naturelle intégrale, peut représenter une option importante pour les sites ayant un géopatrimoine très fragile. Les roches et les reliefs sont parfois plus fragiles que la végétation vivante, car ils sont moins facilement remplaçables une fois dégradés. Les réserves qui protègent les lits fossiles importants pour retracer l’histoire de la Terre peuvent être de Catégorie Ia, où les visiteurs n’ont accès que par des sentiers restreints ou des chaussées délimitées. Certains grands parcs nationaux de Catégorie II sont ainsi désignés principalement pour leurs caractéristiques de géopatrimoine. La Catégorie III, Monument national, peut être utile pour les géosites car elle est généralement assignée à des lieux ayant une caractéristique particulière, comme des grottes, formations rocheuses, ou affleurements de minéraux. La Catégorie IV, destinée à protéger les espèces et les habitats, ne conviendra en général pas aux géosites, mais elle peut cependant inclure des sites avec des affleurements rocheux, des falaises ou autres caractéristiques qui fournissent des habitats ; des zones avec des minéraux, sols ou types de roches particuliers (par ex. calcaire) en soutien d’habitats spécialisés et d’espèces ; ou des reliefs et processus géomorphologiques qui soutiennent une diversité d’habitats et d’espèces ou de régimes de perturbation. Les paysages protégés et aires d’utilisation durable des ressources naturelles (Catégories V et VI, respectivement) sont également moins susceptibles d’être utilisés pour les sites dédiés principalement à la géoconservation, même s’ils peuvent convenir dans les cas où la géologie ou l’utilisation traditionnelle des roches ou minéraux, par ex., a contribué au développement d’un paysage culturel.
Plus globalement, les aires protégées avec de nombreuses valeurs qui incluent également par hasard le géopatrimoine peuvent se trouver dans n’importe quelle catégorie. Le Parc national de Thingvellir, Islande (Catégorie II) est une zone où les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne s’éloignent, mais il revêt également une énorme valeur culturelle en Islande, car c’est là que s’est établi le premier parlement, l’Althing, et pour cette raison il est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial (voir photo 4.6). L’île de Rum, Écosse (Catégorie IV) a été initialement achetée comme réserve de nature pour sa valeur unique en matière de géopatrimoine, mais c’est aussi une colonie de reproduction d’importance capitale pour le puffin des Anglais (Puffinus puffinus) et le cerf élaphe (cervus elaphus), dont elle abrite un troupeau important et très étudié. La Zona Volcànica de la Garrotxa, Espagne (Catégorie V) possède un paysage unique de volcans éteints, et joue un rôle important dans la conservation de paysages culturels traditionnels et de leur vie sauvage associée.
Certains des paysages naturels les plus précieux du monde sont dominés par des formations géologiques spectaculaires ou des phénomènes géomorphologiques, et beaucoup sont dans des aires protégées. Par ex., le Parc national Torres Del Plaine, situé dans le sud du Chili, est spectaculaire. Ses 180 000 ha sont un exemple de paysage glaciaire qui expose un laccolite granitique blanc impressionnant, surmonté d’une roche sédimentaire métamorphosée. D’autres aires protégées ayant des caractéristiques géologiques impressionnantes, comme le Parc national d’Uluru– Kata Tjuta en Australie, le Parc national de Sagarmatha (mont Everest) au Népal, le Parc national de Tongariro en Nouvelle-Zélande et le Parc national de Los Glaciares en Argentine, sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial.
Du point de vue de la géoconservation, la prise en compte des six catégories de gestion d’aires protégées de l’UICN donne un aperçu de la façon dont un site particulier peut être géré au mieux pour maximiser son potentiel sans détruire la valeur pour laquelle il a été désigné. Dans les sites à valeur mixte, cela peut être une façon de rappeler aux gestionnaires l’ensemble des valeurs.
Ligne directrice des meilleures pratiques n°14 : Évaluer la pertinence de chacune des catégories de gestion d’aires protégées de l’UICN pour créer de nouvelles aires protégées pour la géoconservation, ou améliorer la gestion des aires existantes pour la géoconservation.
5.4 Inclure les valeurs spirituelles et culturelles du géopatrimoine
Les valeurs culturelles et spirituelles, qui sont entremêlées dans de nombreuses cultures, sont significativement liées aux caractéristiques géologiques dans le monde entier (voir Verschuuren et al., (2021), pour plus de précisions).
Fréquemment, dans l’histoire des humains, les valeurs dominantes attribuées à ce qui est actuellement considéré comme le géopatrimoine sont globalement culturelles et spirituelles. C’est également le cas avec les valeurs d’usage liés aux matériaux extraits, comme les roches, les minéraux ou les pierres précieuses.
Photo 5.12 La montagne sacrée d’Uluru, en Australie centrale. © John Gordon
Photo 5.11 Paysage spectaculaire, où l’action des glaciers expose des roches ignées et métamorphiques sous-jacentes. Parc national Torres del Paine, Chili. © Graeme L. Worboys
Le symbolisme culturel et spirituel des roches et des pierres - comme les monolithes, mégalithes, et pierres de tonnerre - est extraordinairement riche et divers dans le monde entier. En outre, de nombreuses pierres précieuses et gemmes sont utilisés dans divers rites et cérémonies. Pour toutes ces raisons, de nombreuses caractéristiques géologiques ont été, et sont encore très souvent, extrêmement importantes dans les cultures du monde entier (Chevalier, 1969). La stabilité et la durabilité de la plupart des caractéristiques géologiques en font un symbole de ce qui se trouve au-delà des cycles courts de la nature ; et de ce qui est au-delà de l’expérience humaine du flux du temps, reflétant les siècles passés ou l’éternité. Dans de nombreuses cultures, les pierres sont également symboliquement reliées à la sagesse. La glace, sous ses formes variées, ajoute à ces significations le symbole de la pureté et de la rigueur.
Un caractère sacré ou saint, et un pouvoir spirituel, ont été attribués à de nombreuses montagnes, grottes, puits, rivières, roches et autres caractéristiques. En Finlande par ex., au moins 76 puits, 74 lacs, 38 montagnes, 36 baies, 22 péninsules, 18 étangs, 16 îles, 15 cours d’eau et 12 gorges sont soit composés du préfixe pyhä ou hiisi ou du génitif hiiden qui signifie « sacré », ou « saint » (Lounema, 2003).
Les paragraphes suivants donnent des exemples des attributs culturels et spirituels et des valeurs liés au géopatrimoine. Ils
sont issus du monde entier et de traditions spirituelles diverses.
Plus de détails sont disponibles au Centre de documentation de Silene.
Les montagnes sacrées, abritant souvent une faune et une végétation limitées, se trouvent sur tous les continents habités (Bernbaum, 1997). Elles incluent la plupart des volcans les plus élevés et élégants (par ex. Mauna Kea, Hawai’i, États-Unis ; Ol Doinyo Lengai/Sabuk, Tanzanie ; et Fuji-San, Japon). Le grand monolithe d’Uluru, Australie, est sacré pour le peuple aborigène.
Le mont Kailas, Tibet, Chine, est révéré par les Bouddhistes, les Hindus et les Jaïns. La chaîne Sierra Nevada de Santa Marta, Colombie, est considérée comme le « cœur du monde
» par ses gardiens traditionnels. Le Machapuchare, dans la chaîne d’Annapurna, Népal, dédiée à Shiva, n’a jamais pu être escaladé. Le Sri Pada (pic d’Adam), au Sri Lanka, reçoit des pèlerinages bouddhistes, hindous, chrétiens et musulmans. Le Jabal ar-Rahmah (mont Arafat), Arabie Saoudite, fait partie du Grand pèlerinage musulman (Hajj). Le Tur Sinâ/Jabal Mûsâ (mont Sinai), Égypte, est une montagne sacrée pour le judaïsme, la chrétienté, et l’islam, lié à la révélation faite au prophète Moïse.
L’Agios Oros/mont Athos fait partie d’une république monastique chrétienne unique en Grèce. Ses pentes sont habitées par des ermites et des moines dévoués à la prière et à la contemplation.
De nombreuses grottes et phénomènes karstiques importants ont été utilisés comme sanctuaires naturels, préservant, parfois, des peintures et sculptures parmi les plus anciennes et les plus spectaculaires de l’humanité, comme à Pont d’Arc, France, (datées d’environ 30 000 AEC). La civilisation maya a utilisé de nombreuses grottes et puits pour ses rituels, comme celle d’Actun Tunichil Muknal (grotte du sépulcre de pierre), Bélize.
Au Sri Lanka, les grottes Dambulla, un complexe de cinq sanctuaires bouddhistes construits dans des grottes, reçoivent des pèlerins depuis plus de deux millénaires.
Un très grand nombre d’ermites et de moines hindous, bouddhistes et chrétiens vivent dans des grottes pour gagner en sagesse, dans des endroits naturels isolés d’Asie, d’Afrique et d’Europe.
Les temples et sanctuaires troglodytes creusés dans des formations rocheuses sont une autre caractéristique impressionnante que l’on trouve dans le monde entier. Parmi les exemples de civilisations disparues, citons ceux des Nabatéens (par ex. à Pétra, Jordanie) ou des rois Achéménides (Naqsh-e Rostam, Iran). Des temples troglodytes impressionnants sont toujours utilisés (par ex. les églises monolithiques de Lalibela, Éthiopie). Creusé dans les collines du Xiangshan et Longmen Shan qui surplombent le fleuve Yi, Chine, se trouve un trésor merveilleux de sculptures bouddhistes comprenant plus de 2300 grottes et niches et 43 pagodes, les plus vieilles datant du 5e siècle de notre ère, la même période que les grottes d'Elephanta sur l’île de Gharapuri, Inde.
Les roches aux morphologies spéciales sont considérées comme spirituellement ou culturellement importantes dans de nombreuses cultures et traditions. Citons comme exemples les grandes caractéristiques rocheuses, comme celles de la Monument Valley, Utah-Arizona, États-Unis ; les mesas (comme Photo 5.13 Représentation aborigène du paysage des montagnes
enneigées, Nouvelle-Galles du Sud © Roger Crofts
Photo 5.14 Sanctuaire bouddhiste dans une grotte à Wat Tham Sri Wilai, Thaïlande. © John Gunn
Photo 5.15 Monastère Saint Archange Michel, Bulgarie. © Roger Crofts
Photo 5.16 Symboles de vie, y compris scènes de chasse et enclos de bétail, gravés dans un substrat rocheux sur le site du patrimoine mondial d’Alta, Finnmark, Norvège. © Roger Crofts
Photo 5.17 Les musiciens ont toujours été inspirés par des phénomènes naturels, comme la grotte de Fingal, Staff, Écosse, qui a inspiré Mendelssohn pour composer son Ouverture : Les Hébrides. © Roger Crofts
celles associées à certains Pueblos Amérindiens, Nouveau-Mexique, États-Unis) ; ou les falaises comme la falaise de Bandiagara, pays dogon, Mali. En Scandinavie du nord et en Russie, de nombreuses formations rocheuses et pierres d’offrande ont une longue histoire sacrée, et continuent à avoir du sens pour les peuples autochtones.
Les canyons et chutes d’eau ont toujours eu une importance spirituelle dans le monde entier. Les chutes d’Iguaçu, Brésil-Argentine ; les chutes sacrées du Gange, Inde ; les trois Gorges du fleuve Yangtze, Chine ; les chutes Angel dans le Parc national de Canaima, Amazonie vénézuélienne ; et les chutes Victoria, Zimbabwe, ne sont que quelques exemples spectaculaires.
Les pierres, gemmes et métaux précieux ou semi-précieux présentant de nombreuses associations spirituelles et/ou culturelles sont utilisés depuis les temps préhistoriques, surtout à des fins religieuses, médicales et magiques, dans des cultures très diverses. La thérapie ayurvédique aux gemmes est encore très utilisée en Inde. Pour toutes ces raisons, on retrouve la trace de transports sur des longues distances de pierres précieuses, verres volcaniques, or, argent, etc. dans le monde entier depuis les temps préhistoriques (Piccardi & Masse, 2007).
Dans de nombreuses écritures sacrées, qui influencent plus de 85% de l’humanité, certains éléments géologiques ont eu des rôles proéminents. La Bible et le Coran ont tous deux été écrits dans des écosystèmes arides ou désertiques, où les caractéristiques géologiques dominent le paysage. Il n’est donc pas surprenant que les symboles et métaphores géologiques soient si souvent utilisés. Dans la Bible, le mot « roche/rocher » est utilisé quelques 150 fois, étant plus souvent une référence à Dieu que n’importe quel autre mot (Wellman, 2015). « Dieu le rocher » apparaît dans les Psaumes, le Deutéronome et plusieurs livres prophétiques. Dans le Nouveau Testament, on a des références
au fait de « boire depuis un rocher spirituel », et « le rocher était le Christ » (1 Corinthiens 10:4). La Kaaba, le sanctuaire en forme de cube, attribuée au prophète Abraham/Ibrahim, est située au centre de la mosquée sacrée de la Mecque, la ville sainte de l’islam.
Dans l’angle est de la Kaaba se trouve la fameuse Pierre noire, probablement une météorite, « tombée du Paradis » et vénérée par les pèlerins depuis des siècles. On dit que la révélation du Coran aurait commencé dans une petite grotte du mont An Nur, où Mohammed avait l’habitude de se retirer. La pureté attribuée aux pierres et sables propres dans la tradition islamique est attestée par le fait qu’ils peuvent être tous les deux utilisés pour les purifications rituelles lorsque l’eau vient à manquer.
Globalement, de nombreuses et diverses valeurs culturelles et spirituelles donnent une importance accrue à des caractéristiques géologiques, qu’il s’agisse de gemmes ou de pierres individuelles, ou de chaînes entières de montagnes, sur et sous Terre. Ces valeurs connectent la vie des cultures et communautés actuelles à la signification et au symbolisme des caractéristiques les plus permanentes de notre vie sur Terre, et à travers elles, aux générations présentes et futures. Les connections spirituelles et culturelles entre les communautés et cultures locales et leur patrimoine géologique revêt une signification profonde, qui ne doit pas être négligée par les conservationnistes.
Il existe de nombreux mécanismes de gestion pour garantir une protection adéquate des valeurs culturelles et spirituelles des sites. Citons par ex. l’utilisation d’observateurs de la communauté locale sur place, qui gardent le site et agissent comme interprètes de l’intérêt culturel et spirituel auprès des visiteurs, par ex. au Parc national de Gwaii Haanas avec son site du patrimoine mondial de S’Gang Gwaay, Colombie-britannique, Canada ; ou encore les restrictions d’accès pour préserver les valeurs spirituelles du site, comme à Uluru en Australie. Plus de détails dans Verschuuren et al. (2021).