喜劇人物的傳統與現代: 以阿爾貢與烏布王為例
朱鴻洲中文摘要
本文主旨在於分析兩個不同時代的喜劇人物,歸納其通性與突顯其特殊性, 以論證喜劇人物的傳統與現代性的所在。 論文以莫里哀作品《沒病找病》主角阿爾貢為傳統喜劇人物分析對象,另方 面則以賈希的《烏布王》為例說明喜劇人物的現代性。 論文分三部分。首先談論喜劇中的笑者的優越,其次是喜劇的顛覆性,最後 分析喜劇論述中的隱言技巧:反諷。 關鍵字: 喜劇人物、莫里哀、賈希、反諷、犬儒主義 中國醫藥大學通識教育中心助理教授Tradition and modernity of the character comic: Argan
and Ubu as examples
CHU, Hung-Chou
Abstract
This study aims to analyze two different types of comic characters in different eras: Argan and Ubu. The former represents tradition, the latter modernity. By comparing them, I try to deduce part of their common nature, and I also reveal their respective comic characteristics. This is one way to detail the differences between the traditional comic character and the modern comic character
This paper contains three parts. The first part is about the superiority of the laughter. The second part analyzes the function of transgression in the comic. Thirdly, the study focuses on the strategies of the comic language, especially the irony.
Key words: the comic character, Molière, Jarry, irony; cynicism
Tradition et modernité du personnage comique :
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d’
Argan
et du Père Ubu
Introduction
Le comique fait l’objet d’études pluridisciplinaires : sociologie, philosophie, psychologie ou esthétique. Ces différentes approches tentent d’approfondir cette notion qui suppose une relation entre notre nature et notre culture, entre la solidarité (rireavec)etl’exclusion (rirede),entreune finalitévirtuelleetlagratuitédu rire.Le comique apparaît en composition avec de multiples facteurs dont on ne peut le dissocier et surtout, de façon latente, figure comme antonyme du tragique. Parmi les multiples caractéristiques du comique, il y a sa protéiformité et la diversité de ses procédés. Il peut provoquer un rire primaire, impulsif, subtil, volatil, spirituel ou méchant. Ilpeutêtre véhiculéau moyen del’hyperbole(répétition,redondance),dela litote(ellipse,condensation),de l’ironie(euphémisme,antiphrase),ou del’inversion (chiasme, paradoxe, paralogisme). Les procédés ci-dessus nous permettent de constater un aspect contradictoire, déguisé, camouflé, du comique, supposant un désaccord entre un concept et la réalité.
Pour analyser le génie comique dans l’oeuvre de Molière, Le Malade
imaginaire, ainsi que dans celle de Jarry, Ubu Roi, notre démarche sera la suivante :
nous partirons du principe de supériorité intellectuelle du rieur par rapport au risible ; dans un second temps, nous nous efforcerons de montrer le rôle subversif du comique ; enfin, notre troisième partie, intitulée « le comique et le non-dit » se proposera d’illustrerlesstratégiesverbalesetconceptuellesdesrieurs.
Mais à travers cette étude, nous voudrions aussi montrer deux sortes de personnage comique.L’un-Argan- reflète la tradition du genre comique dont le but est de traiter le personnage comme un intrument de dénonciation de vices humains. L’autre-Ubu- représente la modernité du personnage comique ou du personnage théâtral tout court, car il révolutionne le rapport mimétique entre le théâtre et la réalité et la fonction subversive du personnage comique. La comparaison entre ces deux personnages comiques nous aidera à saisir les caratèristiques de l’ancien et du moderne.
1. La supériorité du rieur
La supériorité intellectuelle du rieur par rapport au risible exclut toute sensibilité. Cette « anesthésie momentanée du coeur »1 est condition sine qua non du comique, celui-ci étant, en effet, incompatible avec le pathétique, la pitié ou la bienveillance.
Doté du bonsens,d’une fortelucidité,d’un espritpénétrant,le rieurdiscernelestraits risibles de son entourage; et « laconnaissancequ’iladu ridiculedecettepersonne l’élèveau dessusd’elle,lerend pluséclairé,plusparfait[...] qu’elle(puisqueparcela même qu’il connaît son erreur,par cela même il en est exempt) »2
. Comme l’a remarqué Jean Sareil, dans l’Ecriture comique, les rieurs sont des « personnages clairvoyants et triomphants [...], d’une souplesse d’acrobate parmi [les] gens raides [...]»3. La dialectique des rieurs et des risibles met en évidence cette élasticité des premiers contre « le mécanique plaqué sur du vivant »4 des derniers.
Dans Le Malade imaginaire de Molière, ce sont les facultés manipulatrices et la candide imposture de Toinette contre l’absence d’esprit critique d’Argan. Toinette apparaît, en effet, comme parangon de rieuse distancée, avisée, insensible, sûre d’elle-même,rusée.C’estellequialecouragede «dénoncer » l’exubérancebaroque des traits du malade imaginaire : ses bizarreries caractérielles, sa conduite fantasque, son exagération, son amour-propre excessif. Et malgré les difficultés, elle ne recule pas devant le défi de libérer son maître de ses fantasmes et de le réveiller au bon sens. « Dès le début, on présente [le personnage comique] –écrit Jean Sareil –comme un être entêté, ce quiimpliquequ’ilatort,carl’obstination,lorsqu’elle triomphe,devient vertu ets’appellepersévérance»5.En effet,l’obstination,l’aveuglémentd’un Argan
ou d’un Ubu n’inspirent pas le respect car, par la présomption égocentrique de ces personnages, ils vont à l’encontre de la nature et de la société. Ainsi Béralde demande-t-il à Argan : « Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ? »6.
La raideur et l’associabilité ne sont pas les seuls traits idiosyncratiques des personnages comiquesd’Argan ou du PèreUbu.Ilssontaccompagnésd’un orgueilet d’un égoismehorspair. Ceux-ci se manifestent par une attention extrême portée à leur personne,àleurconfort,attention quimanquede pudeuretquivajusqu’àdéfierles règles de convenance et les maximes conversationnelles. L’intérêt de la visite médicale et le culte du bas-ventre d’Argan emportent sur la visite que lui rend Béralde7; Argan laisse éclater sa colère devant les objections et les arguments de Toinetteconcernantle mariaged’Angélique8
. Une autre illustration en est la façon de parlerd’eux-mêmes à la 3e
personne. Dansl’acteI, sc. 1, Argan revêt les airs de gravité en constatant les « civilités » de ses médecins. La futilité des remèdes de
2 Gérard Defaux, Molière ou les métamorphoses du comique, Paris, Klincksieck, 1992, p. 115. 3
Jean Sareil, L’Ecriture comique, Paris, PUF, 1984, p. 66.
4 Henri Bergson, op.cit., p. 29, 44, 59.
5 Jean Sareil, L’Ecriture comique, op. cit., p. 88.
6 Molière, Le Malade imaginaire, Paris, Librairie Générale Française, 1999, p.82. 7
Ibid., p.88.
ceux-ci est en effet compensée par leur pédentisme professionneletparl’excèsde rhétorique ce qui fait la joie du malade imaginaire lisant les préceptes devant « amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de Monsieur »9, « balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de Monsieur », « expulser et évacuer la bile de Monsieur », « chasser les vents de Monsieur »10. Le raideurd’Argan est aussi la conséquence de son manque de lucidité et de son abondanced’imagination11. Sa raison existe, mais elle est pervertie par sa croyance médicale. La supériorité du rieur ne peut être mise en valeur sans l’inférioritéintellectuelle durisible.
La « précieuse personne »12 du Père Ubu ne manque non plus aucune occasion pour souligner sa grotesque suffisance. Dans l’acte IV, sc. V, le Père Ubu s’exclame: « Ah, le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du Maître des Finances s’en trouvefortendommagée»13
; dansl’acte IV, sc. VI,c’estun repasquiestl’objet de son souci et qui risque de « procurer une indigestion au Maître des Finances »14. Ceciestd’autantplus ridicule lorsque l’on pense à la lâcheté du Père Ubu et au contrepoids des invectives que lui adresse la Mère Ubu : elle le traited’«imbécile »15, « gros pantin »16, « grosse bourrique »17, « gros polichinelle »18; « sotte bourrique »19, ou encore « sot personnage »20. Le comique vient du contraste entrel’opinion que les personnages comiques ont d’eux-mêmes et celle que nous (les rieurs, les lucides) concevons d’eux, entre ce qu’ils croient être et ce qu’ils sont. L’associabilité, la mégalomanieaveugle,le ridiculed’Argan ou d’Ubu nes’arrêtent pas là. Ils trahissent un penchant au despotisme etl’autoritarisme etne reculent pas devant des moyens machiavéliques pour assouvir leurs désirs ou leurs manies. Argan est prêt à consacrer lebonheurdesafillepourl’illusion deson propreintérêt. LePèreUbu,danssa monstruosité inassouvie, ne rêve que de tuer, massacrer, torturer. Ces exemples nous permettent ainsi de relever certains traits comiques communs à ces deux personnages
9 Ibid., p. 22. 10 Ibid., p.23. 11
Parick Dandrey parle du théâtre de Molière comme de « la comédie des imaginaires ». Il souligne l’effetperversde l’imagination sursespersonnages.Selon son analyse: « lapuissancedel’imagequi, bien gérée,aidelemoiàs’accomplirdanssaperfection en lui offrant un modèle idéal sur lequel se guider [...] peuttoutaussibien,etplusfréquemment,déformerl’espritetl’âmeen métamorphosantla nature du sujet en sauvagerie concertée ou en évanescence débile : cette perversion survient toutes les fois que la faculté imaginative se « déprave »sousl’effetd’un désirou d’unephobie,d’unepassion concupiscibleou irascible,ou encoreparsuited’unedégradation physique,déséquilibredeshumeurs ou dépravation des organes. », in Molièreou l’esthétique du ridicule, Klincksieck, 2002, p.365.
12
« Père Ubu : Ici, il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuse personne », in Ubu, Paris, Gallimard, 1978, p.96-97.
13 Ibid., p. 102 14 Ibid., p. 108 15 Ibid., p. 87. 16 Ibid., p. 88. 17 Ibid., p. 112. 18 Ibid., p. 113. 19 Ibid., p. 121. 20 Ibid., p. 117.
malgré deux siècles qui les séparent.
La théorie esthétique d’Hegel sur la comédie met l’accentsur le caractère contradictoire du contraste entre le but et le moyen dans l’action du personnage comique21. Prenonsl’exempledu PèreUbu.Souslal’influencede la Mère Ubu, il est prêt à massacrer son roi mais pour un but totalement insignifiant par rapport à son crime atroce:
Père Ubu :Sij’étaisroi,jemeferaisconstruireunegrandecapelinecomme celle que j’avais en Aragon et que ces gredins d’Espagnols m’ont impudemment volée.
Mère Ubu : Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.
Père Ubu : Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamaisjelerencontreau coin d’un bois,ilpasseraun mauvaisquartd’heure.22
On a vu, grâce à ces quelques exemples, que la lucidité supérieure du rieur (que ce soitun personnageinvestidecerôle parl’auteur,ou l’auteurlui-même) contribuait à la dévaluation du personnage risible et de ses défauts redhibitoires dont le plus capital est celui de s’ignorer soi-même, de manquer de distance par rapport à soi. « Si conscientqu’ilpuisseêtredecequ’ilditetdecequ’ilfait,s’ilestcomique,c’estqu’il y aun aspectdesapersonnequ’ilignore,un côtéparoù ilsedérobeàlui-même : c’estparlàseulementqu’ilferarire. Les mots profondément comiques sont les mots naïfs où un vice se montre à nu : comment se découvrirait-il ainsi,s’ilétaitcapable de se voir et de se juger lui-même ? »23, écrit Henri Bergson. Cet aveuglement de soi spécifique au personnage comique selon Hegel est dû au triomphe de sa subjectivité : « Dans la comédie, qui nous fait rire des personnages qui échouent dans leurs propres efforts et par leurs efforts mêmes, apparaît, cependant, le triomphe de la subjectivité appuyée solidement sur elle-même. »24, constate le philosophe allemand. Si la dramaturgie comique manifeste une sorte de supériorité par rapport à ses personnages, cette supériorité est non seulement intellectuelle et morale, elle peut être aussi esthétique. Son esthétisme consiste à enlever la laideur de la nature humaine et se
21
« Cequiestpluscomique,parconséquence,c’estlorsquedesbuts,en soipetitsetnuls,doiventêtre poursuivisavecl’apparenced’un grand sérieux etdegrandspréparatifs,etquele personnage venant à manquerson but,précisémentparcequecequ’ilvoulaitétaitquelquechose,en réalité,depeu de valeur, ne périt pas et se relève de sa chute dans sa libre sérénité. Le rapport inverse se présente lorsque les personnages s’efforcent d’atteindre à un but élevé et important, mais apparaissent comme des instrumentsabsolumentopposésàcequ’ilsdevraientêtrepourleréaliser.Dans ce cas, le substantiel a faitplaceàunefausseapparence.C’estlefaux-semblant des vaines prétentionsdelavanitéetd’une impuissante ambition. Et par là, précissément, le but et le personnage, l’action et le caractère se trouventenveloppésdansunecontradiction où l’accomplissementdu butproposéetde caractèrese détruit de lui-même.» Hegel, Esthétique, tome 2, Paris, Librairie Générale Française, 1997.p.668-669.
22 Alfred Jarry, Ubu, op. cit., p.33. 23 Henri Bergson, Le rire, op. cit., p. 112.
24
caractérise par le souci de la vérité.
Ainsidonc,c’estlecomiquequisecharge,parsavaleurtransgressive,par son rôlededestructeurdetabousetdel’ordre établi,de tirerlesindividusdeleur univers clos, isolé et suspect, et de les inviter à perpétuer le précepte de la sagesse antique « connais-toi toi-même ». L’auteur du genre comique est souvent un intellectuel en colère. Claudio Magris remarque en effet : « Les grands écrivains satiriques voient, représentent et attaquent la réalité à travers le prisme de la colère, la faussant mais saisissant, grâce à cette déformation, une vérité anormale. »25 Ils tolèrent àpeinelesvicesetl’imbécilitédel’homme.C’estpourquoiils« sont des vengeurs de la nature- aussi, et surtout de la nature humaine- outragée, réprimée, abimée ou falsifiée. »26 Le comique devient ainsi un outil de vengence. On se rappelle que Ubu est la victime de Jarry. Maisunevengenceavecplein d’espritet avec renversement27.
Néanmoins, la fonction du rire chez Molièren’estpaslamêmequecellechez Jarry. Si Molière est un correcteur galant de la nature humaine par son comique, Jarry est plutôt un méchant destructeur, voire un autodestructeur. Il va beaucoup plus loin avec son comique violent à double tranchant. « L’écrivain satirique venge une supposée pureté originelle corrompue,obligeantceluiquil’aviolentée- se violentant ainsi lui-même- à prendre conscience de cette violence destructrice et autodestructrice, à comprendrequ’ilafalsifiélavie,etqu’ilvitd’unemanièrefausseetdansun monde faux ; à percevoir le malaise, le dégoût, l’infirmité, l’impuissance de sa propre condition. »28 En analysant la supériorité du rieur, nous dévoilons en même temps la colère de la nature humaine. Molière la montre avec la galanterie de son époque, tandis que Jarry a recours à une certaine sauvagerie voulue. Nous allons voir à présent la fonction subversive du comique et son différent usage par Molière et Jarry.
2. le rôle subversif du comique
Lecomiquen’estpasun artexplicite.Ilsecaractériseparun caractèrefortement cryptologique,cequin’enlèverien àson efficacitéetsaforcedesubversion.Que le comique ne soit pas conformiste, cela ne fait aucun doute. Il n’acquiescepas–il conteste ;iln’épargnepas– ilrenverse l’ordreétabli,dénoncelesapparences.Dans le comique, lorsquel’auteurintroduit les idées, « cen’estjamaispourlesdéfendre,mais pour les attaquer (l’attitudecontre), et les faire sombrer dans un ridicule décidé à
25 Claudio Magris, Colère, grandeur et misère, in La Quinzaine littéraire, N° 836, 2003, p.4. 26
Ibid., p.4.
27 « Ubu est victime de Jarry, collégien. Mais ce plastron se met à plastroner, prend à son tour des
allures martiales à mesure que Jarry-Ubu est à la fois victime et sacrificateur par échange de prérogatives entre l’élèveJarry etl’immondebonhomme.», Daniel Poirion, in Dictionnaire du Théâtre,
Encyclopedia Universalis, Paris, Albin Michel, 2000, p.456.
l’avance,carilnes’agitpasd’impartialité. Les idées sont exagérées et déformées de manièreàamuser,qu’ellessoientfamilièresau lecteurou inconnues»29
. Le comique enfreint le code de bonne conduite, les règles de convenance, et, en libérant des contenusimplicites,sechargedeprouverleridiculedel’orgueilleux,du maniaque,du tyran.Iln’estjamaisaussiefficacequelorsqu’ilparvientàrendreétrange cequinous est le plus familier, comme notre langue, nos habitudes quotidiennes, nos évidences logiques, morales, culturelles, de façon à brouiller nos points de repère et à créer en nous une sorte de vertige .
Quel’on penseau rôlerévolutionnaire joué par Toinette dansl’universrenfermé d’Argan,à son entreprise de le dégouter des médecins tout au long de la pièce. Rien n’estpluséloquentàcetégard que les conseils absurdes que Toinette déguisée en médecin prodigue à Argan : il doit se couper un bras et se crever un oeil, sous prétexte qu’ilstirentàeux toutelanourriture,etqu’ilsempêchentl’autrecôtéd’en profiter.
Toinette : Que diantre faites-vous de ce bras-là ? Argan : Comment ?
Toinette : Voilà un bras quejemeferaiscoupertoutàl’heure,sij’étaisquede vous.
Argan : Et pourquoi ?
Toinette : Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il emphêche ce côté-là de profiter ?
Argan : Oui, mais je besoin de mon bras.
Toinette :Vousavez làaussiun oeildroitquejemeferaiscrever,sij’étaisen votre place.
Argan : Crever un oeil ?
Toinette : Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clairdel’oeil gauche.
Argan :Celan’estpaspressé.30
La délurée servante essaye par tous les moyens de faire comprendre à son maître l’erreurdanslaquelleilpersiste,deleréveillerau bon sens, au plaisir, bref de le socialiser. Nous pouvons également voir ce même type de stratagème dans la mise en scène du faux décès d’Argan31.
Quel’on essaied’approfondirlegénie subversifdeJarry quidéfielalogiqueet les convenances en créant le personnage du Père Ubu dont on sait qui était le prototype32. Jarry nous livre un personnage obscène, obtus, scatologique, tyrannique,
29 Jean Sareil, L’Ecriturecomique,op. cit, p. 32. 30
Molière, Le malade imaginaire, op. cit., p.97.
31 Ibid., p.100-101.
32 Lepersonnaged’Ubu estinspirédirectementd’un professeurdephysiquedeJarry dansles années
1880,quis’appelleFélix-Frédéric Hébert. Il devient vite un personnage caricatural des élèves du lycée de Rennes. Car « son aspect prête à rire : il est laid, avec un ventre énorme planté ou plutôt affaissé sur de courtes jambes, sa tenue est négligée. En classe, quand il se décide à intervenir, après avoir
lâche, avide. Mais il faut préciser que la fonction subversive de ce personnage est multiple. D’abord Ubu estune parodie de Macbeth de Shakespeare. En imitant, Ubu dénature, voire élimine, le personnage tragique qu’ilparodie. Il est subversif aussi parcequ’ildésacraliseà la fois lepersonnagelittéraireetl’êtrehumain33. On dirait que la désacralisation jarryesque pousse jusqu’à donner vie à un individu qui, en termesdepsychanalyse,n’estconstituéque deça,dontlamonstuositédénieraittoute trace de couche surmoique. C’est ce qu’a très bien vu André Breton, dans son
Anthologiedel’humournoir. Il y écrit en effet : « Le sois’arroge,souslenom d’Ubu,ledroitdecorriger,dechâtierquin’appartientdefaitqu’au surmoi,dernière instance psychique. Le soi, promu à la suprême puissance, procède immédiatement à la liquidation de tous les sentiments nobles (« Allez, passez les Nobles dans la trappe ! »), du sentiment de culpabilité (« « A la trappe les magistrats ! ») et du sentiment de dépendance sociale (« Dans la trappe les financiers ! »).L’agressivité du surmoi hypermoral envers le moi passe ainsi au soi totalement amoral et donne toute licenceàsestendancesdestructives.L’humour,commeprocessuspermettantd’écarter laréalitéen ce qu’elle a detrop affligeant,nes’exerceplusguère iciqu’aux dépens d’autrui.On n’estpasmoins,sanscontredit,àla source mêmedecethumour,ainsi qu’en témoigne son jaillissement continuel»34
. Mais si Ubu est subversif, c’est notamment grâce à l’originalitéde son langage théâtral. Robert Abirached écrit dans ce sens : Ubu « faitdel’incongruitéson armeprincipale: calembours, affectations du vieux style, maximes absurdes, mutations déformantes, ruptures syntaxiques, créations de vocables, tous ces procédés, pris ensemble, démantibulent le réseau de relations qu’on a coutume de supposer entre langage et pensée, confèrent aux mots une autonomie voyante et leur restituent un pouvoircorrosifqu’ilsavaientlongtemps perdu. » 35
Jarry conçoit sa pièce comme un théâtre de guignols pour désincarner le personnage. Voicice qu’en ditMichelPruner: « Avec la geste d’Ubu,Jarry invente un langage dramatique qui sape la vraisemblance, fondement habituel du théâtre, et qui affirme un caractère subversif. La négation de la logique inhérente au spectacle traditionnel préfigure les refus des théâtres del’absurde.»36
Le personnage d’Ubu n’est pourtant pas pure aberration intellectuelle. Son
longtemps laissé la tempête déferler, c’est, dit Henri Hers qui avait été son éléve, toujours à contretemps, menaçant maladroitement des innocents, tenant des discours « pleins de componction », avce « de belles larmes, de nobles sanglots, des supplications cérémonieuses ».Bref,toutcequ’ilfaut pour entretenir l’excitation potachique.», Omer-Désiré Bothey, in Alfred Jarry, Oeuvres, Paris, Robert Laffont, 2004, p.233.
33 En effet,Jarry demandeque sapiècesoitjouéedansun théâtredemarrionettes.Maiscen’estpas
pour la rendre amusante ou irréelle. Jarry chercheàmontrerl’aspect«marrionette » del’hommeà travers son personnage.
34 André Breton, Anthologiedel’humournoir, Paris, éd. Jean-Jacques Pauvert, 1966, p. 273-274. 35
Robert Abirached, la crise du personnage dans le théâtre moderne, Paris, Gallimard, 1994, p.193.
étuderecèledesélémentscommunsà toutel’espèce humaine,maiscesontdestraits considérés comme tabous, interdits. Jarry les libère ; il fait surgir au grand jour la réalitédela violence,desforcesetdespulsionsagressivesquel’hommesocialrefoule généralement en soi. Selon Robert Abirached : « On discerne chez Jarry, sur la question du personnage en particulier, une sorte de primitivisme délibéré, un peu comme chez le douanier Rousseau, qui vise à se servir des mécanismes fondamentaux du théâtre en lesmettantànu etrebroussechemin pourmieux retrouverl’enfancede l’art.»37
Ubu crée en nous une sorte de vertige. Comme le dit Robert Escarpit, dans l’Humour : « l’espritélèvelanature humaine au dessusdeson niveau,l’humourjoue
lerôleinverse etladéprimed’autant»38
. En effet,l’humour,plutôtquederéconforter la nature humaine, fait exprès de la heurter pour la faire sortir de son ridicule, de son outrecuidance, son autosuffisance ou sa naïveté.
La désacralisation par le rire suppose des sujets auxquels il est difficile ou dangereux de toucher, du point de vue des relations sociales, des hiérarchies conventionnellementétablies.C’estpourcela que lecaractèresubversifdu rirelerend abominable aux autorités. Encore faut-il que celles-ci aient un minimum de lucidité pours’en rendrecompte.
La perméabilité des personnages enfouis dans leurs manies, leur ridicule à la fonction subversive du comique est constatable à leurs réactions de colère lorsque celui-ci intervient « profaner » leurs habitudes. La perte de toute mesure dans l’explosion delacolèresignalequel’endroit sensible est touché, révèle un point faible de l’âme. Que l’on se souvienne de l’emportement d’Argan contre Toinette qui s’opposeau mariaged’Angélique avecDiafoirius39
. Le penchant égoïste et despotique d’Arganse sent soudainement menacé. Il en est de même avec la mise en question de lamaladied’Argan parToinette;l’objection dela servanteprovoqueun ébranlement descertitudesd’Argan etl’explosion d’unecolèrequi, précisément, atteste sa bonne santé.
L’aspectsubversifdu comiquetrouveenfinsa meilleure expression dans la satire médicale contenue dans Le Malade imaginaire. Le rire y est provoqué aux dépens des personnes qui imposent théoriquement le respect (en l’occurrence les médecins) mais dont le ridicule sans appel nous délivre momentanémentdel’estime qu’on leurdoit.Molière dénonce,en effet,l’incompétence,l’avarice,le formalisme professionnel des médecins, leur thérapeutique vétuste qui prétend soigner le corps, lorsque le mal sévit au cerveau. C’estnotammentBéraldequisefait le porte-parole de Molièreetquiessayedecombattrel’hypocondried’Argan,dele convertirau bon sens et de contrecarrer les procédés charlatanesques de Purgon : « Le grand malheur de ne
37 Robert Abirached, la crise du personnage dans le théâtre moderne, op. cit., p.188. 38
Robert Escarpit, L’Humour, Paris, PUF, 1991, p.38.
pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné !,s’écrie-t-il. Encore un coup, mon frère, est-ilpossiblequ’iln’y aitpasmoyen devousguérirde lamaladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie, enseveli dans leurs remèdes ? »40.L’inefficacité et le ridicule de la médecine sont également démystifiés dans la caricature plaisante des « remèdes » de Toinette-médecin.
Toinette (en médecin): (...) Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies, avec des inflammations de poitrine : c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toute les maladies que je viens de dire ; que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’auraisdevousrendreservice.41
Lascènesouligneleparadoxed’unethérapeutiqueresponsabledesmaux qu’elle imagineprévenirtandisqu’en véritéellenefait que les susciter par ses précautions malavisées. A travers l’analyse de cesexemples, nous pouvons donc mieux distinguer la spécificité de la fonction subversive du comique chez Molière et Jarry. Le Malade
imaginaire trangressel’imagesacrée du médecin et le rapport hiérachique, cérémonial, entre le patient et le medecin. Ubu transgresse les lieux communs du langage humain et renverse la définition du surmoi qui s’avèreplus immoral et plus cruel encore que le ça.
3. le comique et le non-dit
L’un des traits profanateurs du comique est, comme on l’a vu, la jubilation d’enfreindrelesrèglessociales,de rappeleraux orgueilleux leurvéritablecondition et delesinciteràresterhumbles.Touten étantefficace,lecomiquen’estpasexplicite,il a recours à toute une typologie de figures rhétoriques du non-dit qui garantissent son succès. Leur décodage exige un travail de symbolisation ;percevoirl’incongruitéet l’interpéterveutdiretrouverdu sensdanslenon-sens. Afin de ne pas choquer ni blesser, le génie comique se doit d’aborder le sujet de façon oblique. A l’attaque frontale, il préfère la prudence, la réserve, l’euphémismeou l’ironie, toute sorte de procédés d’encodage qui exigeront un effort d’interprétation. Ce qui différencie Molière de Jarry consiste dans leurs différentes procédés ou stratégies comiques auxquels ils ont recours. Le non-ditchez Molièrerésidenotammentdansl’ironie, tandis que chez Jarry il se trouve plutôt dans le non-sens.
On doit à Pascal, grand connaisseur de l’esprit humain, cette formule bien
40
Ibid., p. 88.
connue : « Diseur de bons mots, mauvais caractère »42. Telle est en effet le personnage deToinettedansl’acteII,sc.V du Malade imaginaire,scènede l’optimismebéatde
Thomas Diafoirius. Les interventions de Toinette tout au long du discours du « plus grand espoir de la médecine » feignent de le valoriser afin de mieux exprimer un jugement négatif. Ce dernier met en évidence la gaucherie, la maladresse du prétendant : « viventlescollègesd’où l’on sortsihabile homme »43,s’exclame,par exemple,l’incorrigiblerieuse. Elle raille son excès de rhétorique, son formalisme : « voilàcequec’estqued’étudier,on apprend debelles choses »44; son incompétence professionnelle : « [...] Ceseraquelquechosed’admirables’ilfaitd’aussibellescures qu’il fait de beaux discours»45
, l’incongruité, l’inconvenance enfin. Thomas Diafoirius invite en effet Angélique à voir la dissection d’une femme: « Le divertissement sera agréable, nous prédit Antoinette. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant »46, ironise-t-elle. La stratégie langagière de Toinette est bien celle de l’ironie.Vladimir Jankélévitch explique ainsi le procédé en question: « les hommes parlent non pas tant pour se faire comprendre que pour se dérober, et le piquant réside en ceci qu’ils doivent être mécompris pour être mieux compris. »47
Dans la même optique, dans le Père Ubu, on trouve chez la Mère Ubu deux répliques de ce type. La première vise à ridiculiser l’aspectfantasquedu Maîtreà Finance : « Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée »48. La deuxième concerne sa bêtise : à la thèse du Père Ubu soutenant, dans l’acteV,sc.IV,quelaGermanie est « ainsi nommée parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains », la Mère Ubu a pour toute réponse : « voilà ce que j’appelledel’érudition»49
. Mais les discours de Mère Ubu dépassent souvent la limite de l’ironie, ils deviennent satiriques ou cyniques. Elle attaque sans se cacher et sans réserve.
Les occurrences relevées sont des antiphrases consistant dans l’inversion sémantique. Elles se caractérisent par un seul signifiant et deux signifiés : l’un: littéral, manifeste, patent, etl’autre: intentionnel, suggéré, latent. Le décodage de l’ironie mobilise des valeurs morales, sociales et culturelles, met à l’épreuve les compétences présupposant un esprit critique, une distance envers la réalité du récepteur.L’ironieconsisteen effetdansl’artd’êtreclairsansêtreévident,dedire quelque chose sans réellement le dire ou plus exactement dire le contraire de ce que
42 Pascal, Pensées, Librairie Générale Française, 1981, p.17. 43 Molière, Le Malade imaginaire, op. cit., p. 58.
44
Ibid., p. 59.
45 Ibid., p. 59. 46 Ibid., p. 61.
47 Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Paris, Flammarion, 1964, p.45. 48
Alfred Jarry, Ubu, op. cit., p. 86.
l’on pense.Ce constat-ci nous renvoie à la théorie pascalienne du comique sous entendant une divergence entre le fond et la forme du propos comique. Cette idée-là est étroitement liée au fait que l’observateur ironique est capable de regarder la situation àlafoisselon l’aspectqu’elleapourlerisibleet selon l’aspectqu’elleapour le rieur. Se confirme donc ici lathéoriedelasupérioritédesrieursqui,dansl’oeuvre de Molière, sont Toinette elle-même, Cléante et Angélique, seuls susceptibles de déceler le vrai message de Toinette.
Le caractère ironique du propos se laisse apercevoir également dans le portrait de BélinequeBéraldeesquissedevantArgan,dansl’acteIII,sc.III.«C’estunefemme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, qui est détachée de toute sorted’intérêt,quiapourvousunetendressemerveilleuse, et qui montre pour vos enfantsuneaffection etunebontéquin’estpasconcevable[...] »50
. Plus loin dans le texte,c’estToinettequisefaitl’interprètedel’aveuglementetdelanaïvetéd’Argan devant la supputation de malhonnêteté de Béline émise par Béralde : « Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c’estunefemmesurlaquelleiln’y arien àdire,une femme sans artifice et qui aime Monsieur, quil’aime,...on ne peut pas dire cela »51. En effet, le « bon mot » n’estpasgratuit,s’y cacheun vrai «mauvais caractère » puisque la scène préméditée aboutit au manège de la fausse mort d’Argan, à la démystification desintentionsdeBélineetàlareconnaissanced’Angélique52
.
Le comique tire un grand profitdel’impliciteetdu sous-entendu.L’exemplequi va suivre respecte deux conditions essentielles du comique postulées par Bergson : l’insociabilitédu personnagecomiqueetl’insensibilitédu spectateur.Dansl’acteIII, sc. IV, Béralde s’oppose à l’administration d’un clystère à son frère. Monsieur Fleurant, touché dans sa dignité professionnelle lui adresse une réponse incivile qui entraîne le commentaire suivant de Béralde : « Allez Monsieur, on voit bien que vous n’avez pasaccoutumédeparleràdesvisages»53
. La litote est en effet la figure la mieux adaptée àl’ironie; elle dit le moins pour le plus et suggère une interprétation sémantique inverse. En l’occurrence, le propos de Béralde manifeste une fausse modestie, voir une négation de soi, pour mieux viser à ridiculiser le culte du ventre et des entrailles professé par le médecin.
Terminons ce chapitre en citant un dernier exemple du comique implicite. Cette fois-ciils’agitdu paralogismedontfaitpreuve Argan dansl’acte I,sc. I, etque Patrick Dandray appelle « jugement synthétique à posteriori ». Après la récapitulation de ses remèdes, Argan constate : « si bien donc que de cemoisj’aiprisune,deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines, et un, deux trois, quatre, cinq, six, sept,
50 Molière, Le Malade imaginaire, op. cit., p. 82. 51 Ibid., p.89.
52
Ibid., p.100-101.
huit, neuf, dix, onze et douzelavementsetl’autremoisil y avait douze médecines et vingtlavements.Jenem’étonnepassijenemeportepassibien ce mois-ci que l’autre»54
. La « folie iatrophile » (P. Dandrey) pousse le malade imaginaire à déduire de la récapitulation des remèdes le malaise qu’il lui paraît convenable et justifié d’éprouver.LacritiquedeMolière surson personnageestévidente.Maispourqu’elle soit plaisante et efficace, l’ironie est l’arme idéale. L’ironiste montre une critique disimulée mais évidente pour laisser le plaisir de juger au spectateur. Mais il faut souligner aussi que laréussitedel’ironiedépend de la mobilité, de la circulation et de l’ouverturedu sens. Quant à Jarry, son ironie doit être comprise au deuxième degré. Cars’ilmontreun universet des personnages qui marchentàl’envers,c’estencore pour mieux ironiser sur le monde et les êtres réels. Le non-dit utilisé par ces deux auteurs mérite néanmoinsd’êtrenuancé. En effet, tandis que Molière manipule les antiphrases avec une esthétique de préciosité propre au dix-septième siècle, Jarry les emploie avec un primitivisme moderne. Si le discours comiqueestoblique,pourl’un il naît d’une audace censurée par le pouvoir,pourl’autre ilestun jeu avant-gardiste du clair-obsur.
Conclusion :
Molière et Jarry nous présentent deux façons d’êtreridicule.Le spectateur rit de leurs personnages pour différentes raisons. Le point commun entre Argan et Ubu, c’est qu’ils tombent tousdeux dans un infantilisme incorrigible : capricieux, tout-puissant et égocentrique. Cette regression psychologique est un phénomène anachronique. Mais elle peut être aussiliéeau tempshistorique.Leridiculed’Argan est bien la conséquencedelaculturebourgeoisedel’époque de Louis XIV. Ubu est un personnage prophétique qui annonce l’arrivée du totalitarisme « moderne » de Staline. A travers ces deux personnages,on peutcomparerl’écriture comique de ces deux auteurs et constater que la nature et les procédés de ces deux comiques sont très différents. D’abord,le comique de Molière est un comique « significatif », tandis que celui de Jarry est un comique à la fois « absolu » et « significatif »55.L’un estfait pour
54
Ibid., p.23.
55
Cette distinction provient de Baudelaire, « De l’essence du rire» . « J’appellerai désormais le grotesque comique absolu, comme antithèse au comique ordinaire,quej’appelleraicomiquesignificatif. Le comique significatif est un langage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser, son élémentétantvisiblementdouble:l’artetl’idéemorale;maislecomique absolu, se rapprochant beaucoup plus de la nature, se présente sous une espèce une, et qui veut être saisie par intuition. » Dans le même texte, Baudelaire dit :«En France, pays de pensée et de démonstration claires,où l’artvisenaturellementetdirectementàl’utilité,lecomiqueestgénéralement significatif. Molière fut dans ce genre la meilleure expression française ; mais comme le fond de notre caractère est un éloignement de toute chose extrême, comme un des diagnostics particuliers de toute passion française,detoutescience,detoutartfrançaisestde fuirl’excessif,l’absolu etle profond, il y a conséquemment ici peu de comique féroce ; de même notre grotesque s’élève rarementàl’absolu.» Silethéâtre deJarry englobecesdeux comiques,c’estparcequ’ilest un comique féroce et il provoque
plaire, il critique sans offenser ; l’autrevise à provoquer une sorte de cruauté théâtrale inédite. Le comique de Molière, on peut le qualifier de « modéré » et le comique de Jarry de « radical ». Robert Abirached parle de ce dernier dans les termes suivants : « Pour la première fois, sans doute, il est ainsi fait usage du rire pour effrayer et pour offenser les spectateurs,au lieu d’en appeleràleurcomplicitécontre un personnage aberrant. »56 Car Jarry ne cherche pas un public passif, mais participatif. Il dit en effet : « C’est parce que la foule est une masse inerte et incompréhensive et passive qu’il a fallu frapper de temps en temps, pour qu’on connaisseàsesgrognementsd’ours,où elleest- et où elle en est »57.
Le comique de Jarry se différencie de celui de Molière encore par son cynisme58 et par sa modernité. Non seulement parce que son dépassement des contraintes théâtrales est total ; ce comique est moderne encore pour sa qualité humoristique. Selon la définition de Pirandello, le comique provient de la « constatation du contraire » et l’humour du «sentiment du contraire ». Si le personnage d’Ubu provoque le rire du spectateur par sa raideur et par son imbécibilité exemplaire (c’est la constatation du contraire), en analysant la pièce entière, on passe du côté comique de la pièce au côté tragique. Car le cynisme de Jarry est fondé sur le pessimisme. Cette modification estle sentimentdu contraire.C’estdanscesensqu’on peut parler del’humourdela pièce de Jarry. Etc’estsurl’ensembledecesconstatsquel’on peut voir dans le comique de Jarry une modernité sans précédent.
Au terme de cette étudequis’étaitfixéd’analyserle génie comique, quelle conclusion pourrons-nous tirer ? Le ridicule semble être, indéniablement, un mal consistant dans l’ignorance de soi. S’il est vrai que le rieur se distingue par un sentiment de supériorité par rapport au risible, cela est dû au fait que ce dernier nous apparaîtcommeun êtrefidèle,inoffensifou autrementdit,désarmé.L’intelligence, la lucidité, la causticitéou un brin deméchanceté sontautantd’« armes » données à l’hommepourqu’ilsedéfende.La relativité et la subjectivité du ridicule font que nous sommes susceptibles de changer de statut : du rieur nous pouvons devenir risible et inversement. D’où un besoin de prudence, de distance envers le monde qui
un rire spontané du spectatueur en réaction aux dialogues et les gestes burlesques des personnages, mais en même temps, ce comique n’est pas gratuit, il est même lourd de sens. Le jugement de Baudelaire sur le comique à la française est sans doute vrai, appliqué aux oeuvres antérieures à la création de Jarry. Mais la parution de Ubu donnetortàl’auteur de Del’essencedu rire.Le jugement de Baudelaire ne fait donc que confirmer justement la singularité et la modernité du comique de Jarry au sein de la littérature française.
56 Robert Abirached, la crise du personnage dans le théâtre moderne, op. cit., p.191. 57
Alfred Jarry, Question de théâtre, in Ubu, op. cit., p.346.
58 Le cynisme comporte deux registres: « celuid’un retouràlanature,quiconsisteàfuirtousles
artificesdela civilisation,etceluid’uneascèceplusrigoristequiamèneàdépasser la nature pour devenirplusfortquel’hommenaturel,pourdevenir- mais peut-on oser le mot ?- véritablement une sorte de dieu. », Marie-Odile Goulet-Cazé, Les Cyniques grecs, Paris, Librairie Générale Française, 1992, p.17.
caractérise le comique ; il « n’attaque» quelorsqu’ilestsûrdesa cible;qu’ilse trompe et lui-même il devient risible. Après tout, ne vaut-il pas mieux être méchant que ridicule ?
Mais, à voir de près, le sens dont nous avons investi, au départ, le mot méchanceté, n’a peut-être pas une coloration exclusivement et volontairement agressive. Laméchancetén’estpeut-être que malice, intelligence, dialectique, esprit de ruse, qui, tout en raillant, veulent guérir, corriger, instruire. Toinette ne ment-elle peut-être pas quand elle justifie son impertinence à l’égard d’Argan en disant : « Quand un maîtrenesonge pasàcequ’ilfaituneservantebien senséeesten droitde le redresser »59. Le génie comique utiliserait donc le rire comme moyen thérapeutique, « hygiénique », purificateur. Cette nouvellecatharsisfaitappelàl’empiredelaraison, à la lucidité, à la connaissance et à la maîtrise de soi. En nous faisant assister au spectacledesviceshumains,l’auteurcomiqueespèrequ’en en ayantprisconscience, nous en serons exempts. La lucidité apparaît encore une fois comme mot-clé dans le débat sur le comique.
Mais,toutcomptefait,laluciditén’exclutpaslaludicité.Legéniecomique nousinvitedoncnon seulementàl’autoconnaissancemaisaussiàl’autodérision,au plaisir de la découverte desoi,à lafête.Labéatituderésultantdel’ignorance desoi estun artfacile.Seconnaîtreets’aimer: voilàun défi.C’estpourcelaquelegénie comiquen’estniconformiste,nihypocrite; il est peut-être méchant mais moral. Il heurte la nature humainepourl’améliorer.Si, comme le dit Rabelais, le rire est le propredel’homme,ilfautdirequ’il représente à la fois la nature et la culture de l’homme.Anciens ou modernes, ce sont les auteurs comiques qui savent le mieux montrer cette relation dialectique à travers les jeux théâtraux et leur talent consiste à révéler la vérité avec une souplesse et une justesse certaines.
59
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